
Bon, l’heure est grave. En même temps je comprends : il l’a acheté il y a, quoi, dix ans, ce fauteuil ? Son premier meuble. Un truc aussi laid, je ne sais pas si j’aurais pu tomber amoureuse de lui à l’époque, un mec qui de son plein gré partage sa vie avec un fauteuil orange… Ça fait quatre ans que je me le coltine. Quatre ans de cohabitation dans un 25 m2, à trois, Luc, le fauteuil et moi : ça en fait un de trop. Au début je n’ai rien dit ; quand on est le dernier arrivé, faut savoir se faire discret. J’attendais mon heure. Je savais qu’elle viendrait : suffisait d’être patient. Et puis je pensais qu’il se lasserait. Enfin quand même, dix ans, ce n’est plus de la loyauté, c’est de l’aveuglement. J’ai essayé la manière douce, en portant des couleurs voyantes, du bleu électrique, du vert pomme, sur le cuir orange c’était hideux, la laine de mes pulls se hérissait, et lui me dit : « Il te plaît bien, mon fauteuil, on dirait ? » Il avait l’air content, c’était comme si j’avais adopté un membre de la famille. Bon, là-dessus, arrive ce qui va nous arriver à tous : le cuir a vieilli, il a pris des rides. Je me suis dit : tu me devances, mon bonhomme, moi d’ici à ce que je ressemble à une vieille pomme les ressorts te sortiront du ventre. Des petits bouts de peau lui restaient sous les doigts quand Luc caressait les accoudoirs, « Regarde ça, il pèle ! », me disait-il ; il trouvait ça attendrissant. Quand des lambeaux entiers ont commencé à se détacher, il a colmaté les brèches avec du scotch. Cette fois, quand même, je l’ai plaint : on a beau se haïr, entre adversaires on se respecte et il avait pas bonne mine le pauvre vieux, avec ses sparadraps marrons sur le dos. C’est à ce moment-là que je me suis fait doubler : à la guerre faut pas faire dans le sentiment. Plus il enlaidissait, plus Luc l’aimait. Dieu sait quels souvenirs éveillaient les marques sur ses bras, de quels corps il retrouvait l’empreinte dans son ventre amolli… Ah mon salop ! J’aurai ta peau. Quand Luc m’a proposé qu’on habite ensemble, j’ai cru que la chance tournait. « Luc, je lui ai dit, cette fois, il faut choisir. C’est le fauteuil, ou moi. » Il a levé le nez de son livre, il a posé la main bien à plat sur l’accoudoir et il a répondu : « C’est à toi de choisir si tu me veux comme je suis, avec mes bons, mes mauvais côtés, et mon fauteuil orange. »
Qu’est-ce que je pouvais faire ? J’ai abdiqué. Je lui avais même trouvé une place dans le nouveau salon. Seulement voilà : il ne passe pas la porte d’entrée. Alors ça… Sur le palier tout à l’heure, je regardais le déménageur, Luc me regardait, et c’était comme si j’avais personnellement veillé à ce que la porte soit trop étroite pour faire entrer un fauteuil club. Orange. Rafistolé au scotch. Qui perd sa bourre par en-dessous. À tout prendre, moi, je trouve que le trottoir lui va bien. Ça le rajeunit, même, il a meilleure mine. On ne voit presque plus qu’il est orange. Je pense qu’on devrait le laisser là. Et peut-être même qu’il se trouvera quelqu’un pour aimer ses cicatrices, pour lui donner une seconde vie, tandis que nous commencerons ensemble une nouvelle histoire avec un canapé blanc satiné et nous aurons plein de petits coussins marron glacé. Et plus jamais, jamais, le vilain fauteuil orange ne viendra nous embêter. Hein ?
« Dis donc, ta mère, elle n’a pas dit qu’elle avait besoin d’un fauteuil ? »
texte Eugénie Rambaud