L’été est à vous

Ca y est, c’est l’été! Et pendant l’été, c’est bien connu, toutes les Parisiennes sont envolées… Les nôtres aussi!

Mais comme deux mois sans vous, c’est long, on va vous faire une proposition: faites-nous découvrir votre Paris préféré – votre rue insolite, votre square du matin, votre kiosque du soir, votre Paris secret, et pourquoi pas, aussi, votre Paris inavoué… Vous êtes l’ami des bancs publics, vous leur avez donné un nom, vous voulez nous les présenter? Ecrivez-nous! Un peu de complicité, un petit coucou de votre part nous fera énormément plaisir.

Si l’idée vous séduit, il vous suffit de cliquer sur « Reply », de mettre votre bafouille dans « Commentaires », et de cliquer sur « Laisser un commentaire » en bas à droite. C’est aussi simple que ça! Et peut-être aurez-vous la surprise, un prochain jeudi de septembre, de voir votre coin préféré illustré et raconté dans une histoire parisienne dédicacée… Alors, tenté?

En attendant de vous lire (et quel plaisir ce sera!), on vous souhaite un très bel été, et vivement la rentrée!

Dorothea & Eugénie

Share

Les Parisiennes en juillet

L’exposition « Parisiennes » se poursuit pendant le mois de juillet, alors pourquoi pas programmer une petite ballade au Village Saint Honoré  à la boutique Chapeaux Fleurelle et admirer par la même occasion les créations de Jehanne ?

(91 rue Saint Honoré, Paris 1er, M° Louvre Rivoli)

Share

Sur le pont Alexandre III

- Mademoiselle, vous ne pouvez pas rester là.
- Et pourquoi ?
- C’est dangereux. Vous pourriez tomber.
Ses longs cils se soulevèrent en parallèle à la bordure de son chapeau.
- J’ai un bon équilibre, vous savez.
Elle était si menue qu’un courant d’air l’emporterait, songeait le gendarme. Et puis ce grand chapeau, aussi, quelle folie !
- Ne restez pas là, s’il vous plaît.
- Il faut que je m’en aille de toute façon.
Elle sauta du parapet avec un soupir. Un grand gaillard qui passait par là, voyant qu’elle s’éloignait de l’uniforme, la héla.
- On peut vous accompagner ?
Sous les paupières qui clignèrent trois fois, les yeux noirs ne laissaient rien paraître.
- Et pourquoi ?
- Paris est une ville dangereuse, vous pourriez vous faire agresser.
Il la trouvait si dévêtue, qu’il craignait qu’un loup ne la dévore toute crue.
- Vous êtes aimable, mais j’ai un bon crochet du droit, vous savez.
Et quelque chose dans son regard noir l’assura qu’elle ne mentait pas. Elle touchait à l’autre rive lorsqu’on lui offrit un bras.
- Appuyez-vous, mam’zelle, ça sera moins fatigant.
Il avait quatre-vingts ans qu’il reposait lui-même sur une canne en bois blanc.
- Et pourquoi ?
- Avec des chevilles si fines, mam’zelle, et des talons si hauts, à la moindre chute on tombe en morceaux… Ce qu’il vous faut, c’est un appui : le voici.
Il s’avança d’un pas.
- Oh ça ! Ce n’est rien du tout ! Tenez, je suis sûre que je cours plus vite que vous.
Et elle le prouva. Au coin de la rue Saint-Honoré, elle tourna à droite. Un petit chien trottait à ses côtés. Il aimait son chapeau, trouvait ses talons raisonnables, pensait qu’elle n’avait besoin de personne. C’est du moins ce qu’elle se dit, et accepta sa compagnie. Ensemble ils arrivèrent devant le Village Saint-Honoré. Il est 18h30, ce jeudi.
Ah, vous y êtes aussi ?

texte Eugénie Rambaud

Share

Les bons et les mauvais souvenirs

Bon, l’heure est grave. En même temps je comprends : il l’a acheté il y a, quoi, dix ans, ce fauteuil ? Son premier meuble. Un truc aussi laid, je ne sais pas si j’aurais pu tomber amoureuse de lui à l’époque, un mec qui de son plein gré partage sa vie avec un fauteuil orange… Ça fait quatre ans que je me le coltine. Quatre ans de cohabitation dans un 25 m2, à trois, Luc, le fauteuil et moi : ça en fait un de trop. Au début je n’ai rien dit ; quand on est le dernier arrivé, faut savoir se faire discret. J’attendais mon heure. Je savais qu’elle viendrait : suffisait d’être patient. Et puis je pensais qu’il se lasserait. Enfin quand même, dix ans, ce n’est plus de la loyauté, c’est de l’aveuglement. J’ai essayé la manière douce, en portant des couleurs voyantes, du bleu électrique, du vert pomme, sur le cuir orange c’était hideux, la laine de mes pulls se hérissait, et lui me dit : « Il te plaît bien, mon fauteuil, on dirait ? » Il avait l’air content, c’était comme si j’avais adopté un membre de la famille. Bon, là-dessus, arrive ce qui va nous arriver à tous : le cuir a vieilli, il a pris des rides. Je me suis dit : tu me devances, mon bonhomme, moi d’ici à ce que je ressemble à une vieille pomme les ressorts te sortiront du ventre. Des petits bouts de peau lui restaient sous les doigts quand Luc caressait les accoudoirs, « Regarde ça, il pèle ! », me disait-il ; il trouvait ça attendrissant. Quand des lambeaux entiers ont commencé à se détacher, il a colmaté les brèches avec du scotch. Cette fois, quand même, je l’ai plaint : on a beau se haïr, entre adversaires on se respecte et il avait pas bonne mine le pauvre vieux, avec ses sparadraps marrons sur le dos. C’est à ce moment-là que je me suis fait doubler : à la guerre faut pas faire dans le sentiment. Plus il enlaidissait, plus Luc l’aimait. Dieu sait quels souvenirs éveillaient les marques sur ses bras, de quels corps il retrouvait l’empreinte dans son ventre amolli… Ah mon salop ! J’aurai ta peau. Quand Luc m’a proposé qu’on habite ensemble, j’ai cru que la chance tournait. « Luc, je lui ai dit, cette fois, il faut choisir. C’est le fauteuil, ou moi. » Il a levé le nez de son livre, il a posé la main bien à plat sur l’accoudoir et il a répondu : « C’est à toi de choisir si tu me veux comme je suis, avec mes bons, mes mauvais côtés, et mon fauteuil orange. »
Qu’est-ce que je pouvais faire ? J’ai abdiqué. Je lui avais même trouvé une place dans le nouveau salon. Seulement voilà : il ne passe pas la porte d’entrée. Alors ça… Sur le palier tout à l’heure, je regardais le déménageur, Luc me regardait, et c’était comme si j’avais personnellement veillé à ce que la porte soit trop étroite pour faire entrer un fauteuil club. Orange. Rafistolé au scotch. Qui perd sa bourre par en-dessous. À tout prendre, moi, je trouve que le trottoir lui va bien. Ça le rajeunit, même, il a meilleure mine. On ne voit presque plus qu’il est orange. Je pense qu’on devrait le laisser là. Et peut-être même qu’il se trouvera quelqu’un pour aimer ses cicatrices, pour lui donner une seconde vie, tandis que nous commencerons ensemble une nouvelle histoire avec un canapé blanc satiné et nous aurons plein de petits coussins marron glacé. Et plus jamais, jamais, le vilain fauteuil orange ne viendra nous embêter. Hein ?

« Dis donc, ta mère, elle n’a pas dit qu’elle avait besoin d’un fauteuil ? »

texte Eugénie Rambaud

 

Share

Midi trente un mercredi de mai

Midi un mercredi de mai Dans la rue de Prony à l’heure de midi, les bureaux se vident sur les trottoirs comme des tiroirs qu’on renverse sur une table de cuisine. Des amoncellements de costumes noirs et de tailleurs gris se forment à la porte des institutions ; une main brouillonne les éparpille dans toutes les directions. Par groupes de deux ou trois, les transhumants de la mi-journée s’acheminent vers le parc. Passée la grille, la veste tombe ; les cheveux se dénouent. Dans les allées les coureurs sont rares ; pas de cris d’enfants. Juchés sur un banc, le regard mobile, cinq hommes en veste sombre et pantalon flottant épient les allées et venues des passants. Une petite fille fait ses devoirs dans l’herbe, les lignes de son écriture maladroite entrelacées à l’ombre des pâquerettes. Assises dans une allée secondaire, deux jeunes filles en parallèle avalent à la baguette le contenu d’une boîte en carton. Leur voisin, avec ses doigts tâchés de blanc, dépiaute le film protecteur d’une crêpe posée à côté de lui sur le banc. Sous un arbre, une femme entourée d’enfants distribue des bâtonnets de carottes. La plus petite grignote sagement du bout des dents, les yeux dans le vague. Ils tombent de temps en temps sur le panier à pique-nique d’où dépasse l’oreille d’un paquet de chips. Devant le massif d’aubépines, une dame picore des lentilles à la fourchette en inox, sa compagne court avec une fourchette en plastique après les dernières pousses de soja de sa salade achetée au chinois. Un homme corpulent assis sur une fesse tient dans sa grosse main une petite tarte au citron qu’il détaille délicatement des lèvres. A ses pieds elle s’émiette discrètement. A l’ombre du hêtre pourpre, les moineaux picorent le gravier sec, en attendant.

texte Eugénie Rambaud

Share