Si j’avais su que mes pas me mèneraient jusqu’ici… J’ai monté la rue sans la reconnaître. Tout me revient, la barrière en bois vert, la guirlande lumineuse entre les branches, les tables instables sur le trottoir en pente… Mes 20 ans. Il fallait venir là pour sentir que je ne les ai plus? A quoi ressemblait-elle, la Julia des années 90 – comme je l’ai oubliée, comme j’ai fait attention à ne pas m’en souvenir, pendant toutes ces années ! La terrasse est pleine comme au premier jour – j’y étais. J’étais même la première cliente. 5 mai 1990, 8 h du matin. J’étais toujours levée tôt, à cause du soleil qui entrait à flot par la lucarne sans rideau, dans la sous-pente de ma chambre de bonne. Une piaule dans laquelle je ne tenais pas debout et qui me coûtait une fortune. De quoi est-ce que je pouvais bien vivre? Mes parents, sans doute. Une bourse ? C’est si loin… Et en même temps – « Un café, s’il vous plaît » – je sens que ça revient, les sensations de l’époque, le soleil d’un matin de mai… Comme j’étais… J’avais les cheveux longs. Comme cette fille, tiens, qui descend les marches. Jamais je n’aurais porté une robe si courte, d’ailleurs est-ce seulement une robe, on dirait qu’elle a piqué le pull de son mec. Si j’avais une fille… Ma mère était horrifiée par ma tenue. Les jupes très longues en laine, les bottes plates, les pulls qui cachaient tout… « C’est pas comme ça que tu vas trouver un mari. » Je me demande ce que sa mère lui dit, à celle-là. Peut-être rien. Peut-être habite-t-elle dans la banlieue d’une ville de province, comme la mienne, et ignore-t-elle tout de la manière dont sa fille s’habille. De la façon dont elle pose ses talons sur le pavé, de son assurance conquérante… je descendais toujours les marches en courant. J’attachais mes cheveux en un chignon lâche – seule concession à l’autorité maternelle, dans le minuscule miroir au-dessus de l’évier-lavabo c’était sous son regard que je les relevais, sans même leur donner un coup de brosse –, les mèches me dégringolaient dans le cou. J’attrapais mon carton à dessin, elle me croyait en fac de droit, je préparais les Beaux-arts. A 8 h, les touristes étaient encore tapis dans leurs chambres d’hôtel, j’avais le café pour moi. Le serveur m’avait prise en pitié, une fois sur deux il refusait les pièces que je lui laissais, il me rattrapait dans la rue pour me les rendre. « La prochaine fois », disait-il. Comme il m’humiliait ! Le lendemain, je laissais le double et partais en courant. Je voulais être traitée en parisienne, j’avais l’air d’une provinciale. Par exemple, je n’osais pas m’attarder dans un bistrot une fois mon verre vide. Ça m’obligeait à boire mon café très lentement. Les dernières gorgées étaient froides, je détestais ça. J’émiettais le petit pain que j’avais acheté à la boulangerie sous la table, pour les moineaux, quand le serveur ne regardait pas, je n’osais pas le sortir devant lui. – La voilà qui s’installe, à l’ombre, avec ses lunettes sur le nez. Ma main à couper que ce n’est pas pour un café. – Au début de l’été, le patron a décidé que le restaurant n’ouvrirait qu’à midi. Quelques semaines après, il a fallu vider la chambre de bonne (quelques jupes et un carton à dessin) et quitter Paris pour ne jamais revenir. Un jus de pamplemousse, qu’est-ce que je disais !
Quand je rentrais le soir, je voyais apparaître en descendant les escaliers, entre les branches d’arbre qui s’écartaient, le restaurant illuminé. Petit à petit j’en distinguais le nom sur l’auvent de toile, à la lumière orangée d’une guirlande. Je sautais sur la rampe et me laissais glisser jusqu’en bas, confiante en la pente douce de cet été qui commençait.
Mon café est froid.
texte Eugénie RambaudMerci à Claire de nous avoir montré le chemin de L’été en pente douce, au 23 rue Müller, dans le 18e arrondissement: »… un charmant bistrot parisien clair, situé à quelques pas du Sacré-Coeur, et surtout avec une terrasse mi-ombragée, mi-ensoleillée, donnant sur le parc de la butte Montmartre. Un moment de détente assurée en période estivale. »








