« Men, I feel like a wo… (clic). Hein ? Qu’est-ce qui se passe, j’ai plus de batterie? Oh, la tuile ! Et je viens de partir. Quelle heure il est… Même pas la demi. J’avais dit 45 minutes, au moins. Qu’est-ce que je fais, je rentre ? Après ce que j’ai bu hier… Quand je pense à ce dernier verre que m’a resservi Isabelle ! La traîtresse, elle ne voulait pas finir la bouteille toute seule. Fallait dire non, fallait dire non ! Je ne dis jamais non. Je vais apprendre à dire non. En attendant, pas d’excuse, faut continuer. Allez ma grosse, un peu de courage, une deux, une deux, y a qu’à regarder le paysage. Un arbre, un bosquet, un arbre, un banc, un arbre, un banc avec un vieux – tu parles d’un divertissement, je sais pourquoi je ne cours jamais sans mon ipod, qu’est-ce que c’est que cette plante, là, une aubépine? Ca fait des fleurs en octobre, l’aubépine ? Y a bien des fleurs sur les rosiers, chez mes parents, à Bougival, je suppose que c’est le même climat, la coulée verte – remarque on est en altitude, à bien 10 m au-dessus de la chaussée, ce sont peut-être des plantes d’alpage, les petits arbustes, là, on dirait des mini-pins… Oh ce que je m’embête, pour m’intéresser à la botanique ! Sur les éclairages de rue, j’ai jamais compris pourquoi il y avait de la condensation à l’intérieur des globes. Au bout de combien de temps on commence à éliminer le gras ? Ils devraient inventer une machine à compter les calories dépensées en fonction du repas de la veille. Exemple : une salade de tomate, un filet de colin à l’huile d’olive, un yaourt et une pomme, on programme le truc avant de partir, et au bout d’un quart d’heure à petites foulées, « bip », « vous avez éliminé votre dîner. » Et tous les kilomètres courus en plus, ça donne droit à quelque chose : 500 m, un Carambar, 1 km, un carré au chocolat noir Côte d’or, 1,350 km, fourré aux noisettes, 5 km, un éclair au chocolat Lenôtre, 10 km, un verrre de rouge et une assiette de fromages avec les copines… « Pour une fondue savoyarde, il vous reste 2 257 km. » Et moi, avec mon dîner d’hier, j’en suis où ? Attends, on va faire la liste – c’est pas comme si j’avais grand-chose de mieux à penser. Alors, en entrée, j’ai pris… Ah non, d’abord, l’apéro. Un kir framboises – ça compte plus ou moins que le kir cassis? J’aurais dû prendre un verre de rouge, j’aurais pas eu besoin de me lever ce matin à l’aube, un dimanche, pour éliminer l’excédent de sucre. A quand le sirop à l’aspartame pour les kirs ? Ensuite, l’entrée… oui, mais les cacahuètes… ouais, si on commence comme ça, je vais me retrouver à Berlin, par la coulée verte. Parce qu’après faut compter le pain, le chocolat avec le café… En même temps, moi, je cours. Une petite pensée altruiste pour la Isa, ou la Sabine, dans leur plumard avec le chocolat et le vin qui s’incrustent dans les fesses… Oh ben dis donc, mais on voit très bien chez les gens, par là ! Tu penses comme ils doivent être contents, ils croyaient être tranquilles quatre étages au-desssus du sol, vue sur la voix ferrée, bon, les métros ça passe vite, c’est bruyant alors on insonorise, et puis pouf ! On leur a fait une jolie promenade du dimanche sous le nez, avec des passants qui font coucou en biglant dans leur salon. Moi qui n’ai vue sur rien, en même temps, je suis contente. Un mur, c’est pas causant, c’est même muet comme une tombe, on peut compter sur son absolue discrétion – faut dire qu’il s’en passe des choses, chez moi. Depuis huit mois que je nidifie dans mon 12 m², j’ai eu la visite d’un chat de gouttière et d’un pigeon crevé. Scoop ! C’est pour ça que tu cours, ma vieille, une motivation de plus, dans 20 minutes, je ne saurai plus pourquoi m’arrêter, je caracolerai après l’homme de mes rêves sur des gambettes de starlette, la cellulite ne tremblera plus à chaque foulée, la chair aura figé autour des muscles, quelle idée ce mini-short, en plus avec le froid je dois avoir les cuisses rosbeef, c’est pas les carottes c’est le vent, et ça va pas me rendre aimable, quelle heure il est maintenant ? Midi, pas loin, c’est pas humain de rester seule dehors à lutter contre les éléments à l’heure où toute la France se met à table, mon estomac gronde, c’est le début d’une rébellion qui fera trembler le ministère de la Santé sur ses fondations, je veux ma musiiiique ! Tiens, un gars qui fume à sa fenêtre, je suis sûre que c’est un ado qui crapote en cachette, un ado avec de la barbe alors, bon, pas un ado, et puis c’est pas du tabac non plus, voilà un dimanche qui commence bien, il regarde vers moi, mais c’est qu’il est pas mal du tout, il continue à me regarder, ralentis ma fille, c’est peut-être l’aubaine du siècle, cette petite heure de jogging improvisée, « je cours tous les dimanches, je ne vous avais jamais vu, vous habitez là ? », évidemment qu’il habite là, buse, du coup il va être facile à retrouver, sourions, pas trop crispée, est-ce que je transpire ? Pourvu que j’aie pas les joues trop rouges, en même temps ça fait ressortir mes yeux, je suis décoiffée ? Trop tard pour vérifier si je sens la transpiration, attention on approche, impact dans 10 secondes, 9 secondes, 8, 7, 6, 5, 4, 3 mais qu’est-ce que… ? »
D’un coup de pied mal placé, un passant envoya valser Perrette et ses idées. Adieu veau, vache, cochon, couvée, croissant au beurre et grasse-matinée dans les bras du Roméo au balcon accoudé…
qui referma la fenêtre sur ses genoux égratignés.
texte Eugénie Rambaud
Merci à Anaïs de nous avoir entraînées sur le chemin de la coulée verte, dans le 12e arrondissement - et parce qu’on n’est pas du genre à garder les bons plans pour nous, on vous confie son astuce : « MON tronçon c’est entre Bastille et le Jardin de Reuilly. Et pour être encore plus précise, c’est au croisement de la rue Rambouillet parce que de là, et de là seulement, on découvre cet alignement de beaux et monumentaux éphèbes accoudés au toit du commissariat »…







