Prince Charmant 2.0

Paris65

Il passerait la prendre à 20 h. Elle essayait de ne pas trop y penser. Assise sur son lit les jambes croisées – 19h. La respiration bloquée – elle pensait en apnée pour ne pas froisser sa robe. 19h02. Le cuir de ses bottes grinçait comme elle balançait les jambes, à peine, sans s’en rendre compte. 19h04. Elle avait envie d’un verre de vin, mais l’haleine ! Elle aurait toujours le temps de se relaver les dents. Elle ne bougea pas. Pourquoi 20 h ? Il serait repassé chez lui pour se changer. Prendre une douche, peut-être – il sentirait l’aftershave, et les mèches sur son front seraient encore humide. 19h05. Impossible ! Elle avait eu des pensées pour quatre minutes, au moins. Elle se mordit la lèvre et pensa aux traces de rouge à lèvres sur ses dents, puis qu’elle n’avait pas mis de rouge à lèvres et qu’il y en avait un tube dans la salle de bain, et elle ne bougea pas. Il avait neigé, la glace faisait sur le rebord de son balcon une petite bosse luisante, à la lumière de la veilleuse. Elle avait éteint toutes les lumières de l’appartement, pour n’avoir plus que son manteau à mettre. Sa fenêtre donnait sur la cour. Les autres appartements étaient éclairés. La nuit était très froide, l’air si coupant que les silhouettes se détachaient avec une netteté irréelle sur le carré de lumière jaune. Elle voyait distinctement la main de l’homme qui nouait, devant le miroir de sa chambre, une cravate à motifs sur une chemise à carreaux. Le pull devait être à rayures, et la demoiselle épileptique. A l’étage au-dessus la succession d’ambiance bleue, verte, rouge sur le plafond trahissait l’écran de télévision. Pas de Saint-Valentin pour cette vieille bique qui criait à sa fenêtre le dimanche à 7 heures du matin. Il était au moins la demie, cette fois ! Elle résista un peu à la tentation de vérifier en fixant ses bottes cirées. 19h37. Elle pouvait commencer à guetter son pas dans l’escalier. Un bruit de moteur pétarada dans la cour. Elle vit dans la pâle clarté lunaire ses genoux gainés de nylon crissant, le tissu élastique de sa robe tiré sur ses jambes, les poils hérissés de ses avant-bras nus, et sur le rebord du balcon le scintillement de la neige qui n’avait pas fondu. Le bougre ! Il était venu à moto.

 texte Eugénie Rambaud
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Il pleuvait

Paris64Non, inutile d’insister, cette fois, elle ne reviendrait pas sur sa décision. Dans son dos, les portes de l’ascenseur se fermèrent, elle tressaillit. Et s’il décidait de lui courir après, s’il voulait la convaincre de rester, s’il lui faisait une scène, ici, dans le hall ? N’importe qui pouvait entrer à tout moment. Son taxi n’arrivait pas. La bruine s’était changée en pluie qui tambourinait contre la double porte vitrée. Piccolo, que les valises affolaient, regardait alternativement sa maîtresse et l’averse. De temps en temps, il s’élançait, retenu par la laisse qui se tendait au poignet de la jeune femme. L’ascenseur se rapprochait, elle fixa résolument la porte d’entrée, les mâchoires serrées. Les portes grincèrent, des pas résonnèrent sur le marbre. « Bonsoir madame. » Un petit homme courbé sous un chapeau de feutre la salua d’un signe de tête. « Bonsoir monsieur Wang. » Il s’arrêta à ses côtés. « Quel temps. » Il avait oublié son parapluie. Soudain, une silhouette brouillée se dessina de l’autre côté de la vitre, il y eut un déclic, la porte s’ouvrit. Une petite fille apparut, le bord de sa capuche dégoulinant sur ses bottes en caoutchouc. Elle s’immobilisa un instant sous leur regard, puis ramena sa capuche en arrière et s’ébroua. Piccolo tirait sur la laisse en remuant frénétiquement la queue. Elle s’agenouilla pour le caresser. « Bonsoir, Ludivine », dit la jeune femme, la voix en déroute. « Bonsoir Mademoiselle Alexandra. Vous partez en voyage ? » Elle ne répondit pas. Le vieil homme toussota. Piccolo s’était assis et se laissait gratter l’oreille complaisamment. Elle se dit, pour se donner du courage, je ne pars pas en voyage, je quitte mon mari.

Mais il pleuvait.

texte Eugénie Rambaud

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