Les amarres

Paris73

Ils étaient quelques-uns autour d’une table. Les demis de Leffe vides s’alignaient sur le rebord vermoulu, dans l’attente d’un serveur qui ne viendrait pas. Assise juste derrière eux, elle les entendait sans y prendre garde, le regard errant sur la surface agitée de la Seine. Un type aux cheveux frisés qui lui tournait le dos demanda, en posant le menton sur sa main : « Et vous, vous partez pour les vacances ? » Le roulis de la péniche accompagna le court silence qui suivit sa question. « Madagascar ! » s’écria l’un. « La Bretagne », dit un autre. « St Raphaël, comme d’habitude », soupira un troisième en remuant le fond de sa bière. « Et toi, Manuel ? » Ils s’étaient tournés vers un garçon aux cheveux noirs et aux joues recouvertes d’une barbe fine. « Moi ? » dit Manuel. « Je ne pars pas. » Le soleil finissait de disparaître derrière les tours de la Grande bibliothèque. Elle qui ne partait pas non plus, songea qu’il suffirait de dénouer l’amarre du bateau et de regarder s’éloigner, à travers le feuillage touffu de la péniche El Alamein, les quais de Paris. Le passage d’une  barge accentua le tangage. Les ferronneries grincèrent et cliquetèrent. Manuel se leva. « Vous reprenez quelque chose ? » Lorsqu’il longea sa table, elle eut pour lui un sourire qu’elle laissa glisser, entre les fleurs de géranium, au fond de l’eau.

texte Eugénie Rambaud

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l’instinct déco pour le « journal de la maison »

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Paris à bicyclette

Paris72

Lucie défit le cadenas qui entravait sa roue. Si tôt le matin, elle était seule dans la rue. On entendait quelque part le frottement d’un balais dans une cour. Comme elle donnait le premier coup de pédale, sa concierge sortit à petits pas pressés, la semelle de ses chaussons traînant sur le trottoir. « Bonjour ! » lança Lucie en se retournant sur la selle. La vieille femme hocha la tête et, serrant le col de sa robe de chambre, tira la grosse poubelle verte à  l’intérieur de l’immeuble. Le macadam était mouillé. Lucie dépassa la petite voiture de la mairie en klaxonnant. Le jet d’eau  balaya ses roues, lui éclaboussant les chevilles. « Pardon mademoiselle ! » L’homme leva la main en souriant. Au bout de la rue, elle prit un virage serré et entama la grande descente vers la Seine. Devant les devantures closes de la rue de Belleville, les passants passaient, rares et pressés. Le vent de la vitesse soulevait le coin de sa jupe. Quai de Valmy, un homme fumait une cigarette en regardant le canal, son chien assis à ses pieds. Elle se glissa dans la circulation place de la République en jouant de la sonnette et du frein. Debout sur les pédales, elle suivait les scooters qui lui ouvraient un chemin entre les voitures embouteillées. Elle se rassit sur sa selle en soupirant, rue de Turbigo. Des enfants peinant sous des cartables traversaient en se tenant par la main. Il y avait au croisement de la rue des Graviliers une odeur de croissant chaud. Le bourdonnement des moteurs grondait au bout de la rue du Renard. Elle traversa la place de l’Hôtel de Ville et dévala la rampe pavée qui menait à la Seine. Le soleil était tout à fait levé maintenant, et faisait miroiter l’eau frémissante. La rumeur de la ville montait au-dessus de sa tête, dans un ciel limpide que la chaleur commençait à voiler. Un vent léger agitait les feuilles des bouleaux. Sous ses roues, un vol de pigeons s’éleva précipitamment du quai pour s’y redéposer tandis qu’elle s’éloignait, la sonnette tintinnabulant sur le pavé.

 texte Eugénie Rambaud
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