Midi trente un mercredi de mai

Midi un mercredi de mai Dans la rue de Prony à l’heure de midi, les bureaux se vident sur les trottoirs comme des tiroirs qu’on renverse sur une table de cuisine. Des amoncellements de costumes noirs et de tailleurs gris se forment à la porte des institutions ; une main brouillonne les éparpille dans toutes les directions. Par groupes de deux ou trois, les transhumants de la mi-journée s’acheminent vers le parc. Passée la grille, la veste tombe ; les cheveux se dénouent. Dans les allées les coureurs sont rares ; pas de cris d’enfants. Juchés sur un banc, le regard mobile, cinq hommes en veste sombre et pantalon flottant épient les allées et venues des passants. Une petite fille fait ses devoirs dans l’herbe, les lignes de son écriture maladroite entrelacées à l’ombre des pâquerettes. Assises dans une allée secondaire, deux jeunes filles en parallèle avalent à la baguette le contenu d’une boîte en carton. Leur voisin, avec ses doigts tâchés de blanc, dépiaute le film protecteur d’une crêpe posée à côté de lui sur le banc. Sous un arbre, une femme entourée d’enfants distribue des bâtonnets de carottes. La plus petite grignote sagement du bout des dents, les yeux dans le vague. Ils tombent de temps en temps sur le panier à pique-nique d’où dépasse l’oreille d’un paquet de chips. Devant le massif d’aubépines, une dame picore des lentilles à la fourchette en inox, sa compagne court avec une fourchette en plastique après les dernières pousses de soja de sa salade achetée au chinois. Un homme corpulent assis sur une fesse tient dans sa grosse main une petite tarte au citron qu’il détaille délicatement des lèvres. A ses pieds elle s’émiette discrètement. A l’ombre du hêtre pourpre, les moineaux picorent le gravier sec, en attendant.

texte Eugénie Rambaud

Share

Les migrations


             C’était une heure à laquelle habituellement les jeunes filles dorment encore. L’étang du parc reflétait le soleil d’octobre tremblant dans un ciel d’opale. Elle était assise sur un banc, un livre ouvert à la main, et regardait le jardin embrouillé de brume. Une femme seule poussait lentement un landau en faisant crisser le gravier. Le vent s’était levé, chassant la brume et les feuilles mortes de l’allée. Elle pencha la tête sur son livre, la releva. Le sillon d’un canard ébouriffé plissait la surface de l’étang. Au-dessus de leur tête, un vol de canards sauvages (supposa-t-elle) balafrait le ciel d’un adieu en forme de « V ». Elle chercha dans la poche de son manteau de quoi consoler l’oiseau solitaire, ne trouva rien mais résolut de s’acheter, en rentrant, un pain au chocolat. 

texte Eugénie Rambaud
Share