Dans la rue de Prony à l’heure de midi, les bureaux se vident sur les trottoirs comme des tiroirs qu’on renverse sur une table de cuisine. Des amoncellements de costumes noirs et de tailleurs gris se forment à la porte des institutions ; une main brouillonne les éparpille dans toutes les directions. Par groupes de deux ou trois, les transhumants de la mi-journée s’acheminent vers le parc. Passée la grille, la veste tombe ; les cheveux se dénouent. Dans les allées les coureurs sont rares ; pas de cris d’enfants. Juchés sur un banc, le regard mobile, cinq hommes en veste sombre et pantalon flottant épient les allées et venues des passants. Une petite fille fait ses devoirs dans l’herbe, les lignes de son écriture maladroite entrelacées à l’ombre des pâquerettes. Assises dans une allée secondaire, deux jeunes filles en parallèle avalent à la baguette le contenu d’une boîte en carton. Leur voisin, avec ses doigts tâchés de blanc, dépiaute le film protecteur d’une crêpe posée à côté de lui sur le banc. Sous un arbre, une femme entourée d’enfants distribue des bâtonnets de carottes. La plus petite grignote sagement du bout des dents, les yeux dans le vague. Ils tombent de temps en temps sur le panier à pique-nique d’où dépasse l’oreille d’un paquet de chips. Devant le massif d’aubépines, une dame picore des lentilles à la fourchette en inox, sa compagne court avec une fourchette en plastique après les dernières pousses de soja de sa salade achetée au chinois. Un homme corpulent assis sur une fesse tient dans sa grosse main une petite tarte au citron qu’il détaille délicatement des lèvres. A ses pieds elle s’émiette discrètement. A l’ombre du hêtre pourpre, les moineaux picorent le gravier sec, en attendant.
texte Eugénie Rambaud

