Presque un baiser

Voilà un moment qu’ensemble et chacun de son côté, ils déambulent devant la vitrine du fleuriste, devant les seaux alourdis de bouquets colorés, devant les roses et les jaunes, les renoncules et les chardons, et les boules mousseuses du mimosa dont se termine la saison. Ils se croisent, s’excusent, se dérangent, se demandent pardon. Il ne sait que choisir : des marguerites oranges, ou des roses à l’incarnat sanglant. Elle prend et repose des lilas, des gypsos, des fleurs de jardin. De l’autre côté de la vitre, la fleuriste, impassible derrière son comptoir, les observe du coin de l’oeil. Et voilà qu’ils tendent ensemble la main vers le mimosa. Leurs bouquets se mélangent, les roses se perdent dans la neige des gypsos, une marguerite s’effeuille sur le tronc du lilas. Leurs épaules se frôlent. Elle recule, il s’incline, ils balbutient. Leurs sourires tombent dans l’eau d’un baquet. Ecartées par la gêne, les fleurs se déprennent. Ils s’éloignent, chacun de son côté. Mais elle emporte dans son bouquet blanc et mauve une marguerite égarée. Et entre les tiges épineuses des roses rouges, une branche de lilas s’est glissée.

 texte Eugénie Rambaud
Share

Ligne de fuite



            Elle s’était engagée dans la rue du marché, un sac en bandoulière qui, pensait-elle, ferait bien l’affaire. A chaque étal elle s’arrête, hésite, s’excuse en riant, demande des renseignements. Ses mains folâtrent autour des fruits ; à propos d’un avocat qu’elle tâte du bout du doigt : « C’est encore la saison ? » Les mangues odorantes se vendent deux par deux, elle repose une orange qui dévale la pile. Le maraîcher fronce un sourcil. Une brassée de pivoine lui sourit, un parfum de poulet rôti s’empare de ses souvenirs, samedi midi. A la terrasse où elle s’installe, les clients emmitouflés commandent des cafés serrés. Le contenu des paniers déborde. Elle sirote un expresso en regardant son sac vide avec perplexité. La cuillère tinte contre la porcelaine, deux euros dans le cendrier, elle se lève. Mais la pluie soudain la retient comme elle prend son élan, une averse d’automne qui tambourine sur l’auvent, chasse les odeurs et les passants. « Vous croyez que ça va durer ? »
Une rigole d’eau noire dévale le trottoir, emportant les rayons d’un soleil noyé et son pas décroissant sur le pavé mouillé.
texte Eugénie Rambaud
Share