« Demoiselle Jean d’Estrées »

Pour la fête des mères, Jean d’Estrées complète sa collection des «Demoiselles» avec une jolie tasse que j’ai eu le plaisir d’illustrer dans l’esprit sixties que j’aime particulièrement. Pour nos petits-déjeuners en toute beauté et bonne humeur.

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Le souffle au cœur

 

Paris58

« Mais vous, les Français, vous ne comprenez rien à la femme. »

Les Italiens avaient débarqué la veille. Sur une classe de 25 élèves, 11 filles, 14 garçons, il avait fallu que la plus bavarde tombe sur moi. Depuis le matin, dans un français dont l’approximation ne la décourageait pas, elle attribuait des bons points à l’une ou l’autre des nations dont nous étions les illustres (et uniques, à cet endroit de la rue des Martyrs que nous remontions au pas de course) représentants. Sur le chapitre des femmes, évidemment, je prenais soin de me taire avec courtoisie. « Vous voulez qu’elle être une homme et une femme à la fois, cé impossible, impossibile ! Je suis une femme, non ? » Je mis un moment avant d’acquiescer, doutant que sur une telle question mon accord soit nécessaire. « Ah bien, je veux une homme qui me protège. Tu comprends ? » Et elle pencha la tête sur le côté, comme mon chat Léon quand il s’asseyait sur ma copie de philo à l’heure du dîner. Je voyais se profiler les escaliers du Sacré-Coeur dont j’espérais qu’à défaut de son pas, ils ralentiraient son débit. Mais elle ne sembla pas remarquer le changement de déclivité. « Si tu ne peux pas me protéger, moi je ne te fais pas confiance, c’est sûr. J’ai besoin de toi pour ça seulement, pour le reste je peux me débrouiller toute seule. » Et rejetant la tête en arrière, elle éclata d’un grand rire sonore. Nous étions en haut de la première volée de marches, je traînais un peu à la recherche des poumons que je crachais le plus discrètement possible, et j’étais entrain de soigner un point de côté en appuyant en douce au niveau de mon estomac quand j’entendis un cri. Elle tenait par la manche un type à l’air un peu hagard, et l’agonisait d’injures dans un italien très expressif. Apparemment, il l’avait bousculée. Mais avant que je puisse les atteindre, le type fit volte-face et se mit à courir. « La mia borsa ! » Sans m’attendre, Julia se lança à sa poursuite. Le type, flottant dans son jean et son blouson de cuir, faisait des enjambées de sept lieues par dessus les pelouses dégarnies. Julia, allégée par la colère et la perte de son sac, le talonnait de près. Je tentais d’abord de les suivre mais au bout d’une trentaine de marches ma respiration sifflante, la brûlure dans ma poitrine et les élancements dans mes genoux eurent raison de ma témérité. Je me laissai choir sur un banc et, quand j’eus retrouvé mon souffle, m’allumai une cigarette en méditant sur les nécessités de l’héroïsme viril. Au bout d’une dizaine de minutes, ne la voyant pas revenir, je me levai pour partir à sa recherche. C’était un samedi de novembre, en cette saison la nuit tombe tôt. Il n’était pas cinq heures qu’on voyait s’allumer les premiers réverbères. Une foule de badauds déambulait entre les vendeurs à la sauvette, écartant du coude les tours Eiffel clignottantes qu’ils leur tendaient. De la grande balustrade on voyait tourner le carrousel dont les chevaux dorés étaient enjambés par des lutins encapuchonnés aux joues rouges et aux yeux larmoyants. J’étais accoudé là depuis un moment quand je devinai au-dessous de moi, assise sur un rebord de pierre un peu isolé, la silhouette de Julia emmitouflée d’ombre, les yeux rêveusement égarés dans l’immensité urbaine. Je descendis la rejoindre. Sur un banc voisin reculé dans le secret d’une haie, un accordéoniste de rue, qui peut-être avait fini sa récolte du jour, fredonnait pour lui-même en faisant soupirer son instrument. Elle avait l’air un peu perdu, le menton posé sur son genou droit replié. Elle s’est poussée pour me faire de la place. Elle a dit : « C’est beau », sans me regarder. Son sac était posé à ses pieds.

texte Eugénie Rambaud  

Merci à Alix que le funiculaire ne connaît guère :
« Etre en bas de Montmartre, voir tous les escaliers qu’il y a à gravir. Les monter (péniblement) et se dire que ça en valait la peine. Quelle vue ! »

 

 

 

 

 

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Sur le pont Alexandre III

- Mademoiselle, vous ne pouvez pas rester là.
- Et pourquoi ?
- C’est dangereux. Vous pourriez tomber.
Ses longs cils se soulevèrent en parallèle à la bordure de son chapeau.
- J’ai un bon équilibre, vous savez.
Elle était si menue qu’un courant d’air l’emporterait, songeait le gendarme. Et puis ce grand chapeau, aussi, quelle folie !
- Ne restez pas là, s’il vous plaît.
- Il faut que je m’en aille de toute façon.
Elle sauta du parapet avec un soupir. Un grand gaillard qui passait par là, voyant qu’elle s’éloignait de l’uniforme, la héla.
- On peut vous accompagner ?
Sous les paupières qui clignèrent trois fois, les yeux noirs ne laissaient rien paraître.
- Et pourquoi ?
- Paris est une ville dangereuse, vous pourriez vous faire agresser.
Il la trouvait si dévêtue, qu’il craignait qu’un loup ne la dévore toute crue.
- Vous êtes aimable, mais j’ai un bon crochet du droit, vous savez.
Et quelque chose dans son regard noir l’assura qu’elle ne mentait pas. Elle touchait à l’autre rive lorsqu’on lui offrit un bras.
- Appuyez-vous, mam’zelle, ça sera moins fatigant.
Il avait quatre-vingts ans qu’il reposait lui-même sur une canne en bois blanc.
- Et pourquoi ?
- Avec des chevilles si fines, mam’zelle, et des talons si hauts, à la moindre chute on tombe en morceaux… Ce qu’il vous faut, c’est un appui : le voici.
Il s’avança d’un pas.
- Oh ça ! Ce n’est rien du tout ! Tenez, je suis sûre que je cours plus vite que vous.
Et elle le prouva. Au coin de la rue Saint-Honoré, elle tourna à droite. Un petit chien trottait à ses côtés. Il aimait son chapeau, trouvait ses talons raisonnables, pensait qu’elle n’avait besoin de personne. C’est du moins ce qu’elle se dit, et accepta sa compagnie. Ensemble ils arrivèrent devant le Village Saint-Honoré. Il est 18h30, ce jeudi.
Ah, vous y êtes aussi ?

texte Eugénie Rambaud

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les filles adorent les chapeaux

La première illustration d’une série à venir pour « chapeaux Fleurelle » des créations
d’une jeune modiste parisienne. Sa boutique à croquer se trouve au Village Saint Honoré dans le 1er .

 

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Le piano dans la vitrine

     C’était un jour de novembre, de décembre peut-être, un jour sans lumière de l’hiver 198*. Elle descendait la rue de Rome, le nez dans son écharpe mouillée par le givre et sa respiration. Elle porte des mitaines et serre le bout de ses doigts dans le fond de ses poches, au milieu d’un fouillis de ticket de bus, de bonbons collants, de boutons arrachés dans les bagarres. Elle marche vite, pour échapper au froid, parce qu’elle est en retard pour le déjeuner, pour rattraper les battements de son cœur en cavale. Son regard glisse sur les vitrines comme sa main sur une rampe. Lumière vive des guirlandes dans le jour mort-né, lumière tamisée de la lampe sur le visage d’un artisan au-dessus d’un violon. Dans la boutique du marchand de piano une dame se tient derrière la vitre à côté du plus bel instrument, laqué noir et brillant. L’enfant s’arrête. La femme a déganté sa main gauche et effleure le clavier. Le grelot des notes assourdies roule jusque dans la rue. Sur un signe du marchand, la femme s’incline et se met au piano. 
Elle se souvient de la façon dont celle-ci avait repoussé les pans de son manteau, comment, les avant-bras au-dessus des touches, les poignets s’étaient cassés, comment les doigts s’étaient mis à courir en tout sens, détachés du corps immobile, libérant du ventre de l’instrument une cascade de notes jetées contre l’écran de verre. Elle s’était reculée instinctivement. Dans la vitrine de la rue de Rome illuminée pour les fêtes, un piano noir en tout point semblable attend en silence la main qui l’animera. La jeune fille passe son chemin en fredonnant, une partition sous le bras.

  

texte Eugénie Rambaud
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