Indécision

Emile essuyait les verres derrière le comptoir. Il surveillait du coin de l’oeil, en tournant son chiffon, l’état d’avancement des différentes tables. La 2, mi-dessert, bientôt le café et l’addition. A la 7, les verres sont vides, elle n’a pas fini son canard. La 4 ils viennent d’arriver, ça papote au-dessus des cartes étalées, ça prend son temps. Samedi soir…  A la 5 en revanche, les menus sont fermés sur les assiettes. Il aligna le dernier verre sur l’étagère et sortit son carnet de commandes. « Messieurs-dames, je vous écoute. » Sa belle voix forte amena un sourire sur les lèvres des deux femmes. Au passage il ramassa les verres de la 7. « On s’arrête là ? » Il s’était penché légèrement vers l’homme, qui se recula instinctivement. « Oui… Non… Qu’est-ce que vous avez comme vin au verre ? » Emile se lança dans une longue énumération.

Il attendait le verdict lorsqu’il les remarqua pour la première fois. Devant la vitrine du restaurant, ils regardaient la carte en se tenant par la main. Ils restèrent un bon moment, immobiles, les yeux rivés sur la liste des entrées-plats-desserts – œufs en meurette, escargots de Bourgogne, pièce du boucher, filet de bar aux petits légumes, et la Tatin du jour, pomme cannelle avec sa boule de glace vanille… Emile la connaissait par coeur, dans l’ordre et dans le désordre. La fille finit par lever le visage vers son compagnon. Ils se sourirent et s’éloignant, elle se glissa sous son bras. « J’ai choisi… » répéta le client. Emile leva un sourcil. « Un verre de Bourgogne aligoté, c’est parti. » Il débarrassa la table de la 2 qui venait de se libérer. Un peu isolée, comme ça dans l’angle, près de la vitre ça ferait une jolie table pour des amoureux… Tiens, justement, les voilà revenus. Bras dessus bras dessous, cette fois ils se parlent. Elle commente, le doigt sur le menu. Il secoue la tête. Non ? Il ne doit pas aimer les escargots. Il veut entrer tout de même, pour lui faire plaisir, elle ne veut pas et le retient par son pull. « S’il vous plaît ! » La clochette tinte dans les cuisines. Tu rêves, garçon, le service ne va pas se faire tout seul. Au turbin !

Le rush est passé, Emile époussette une table en attendant que la 4 demande l’addition. La 2 n’a pas retrouvé preneur, la bougie se consume doucement devant la vitre noircie par la nuit. Soudain Emile se redresse. Sur le banc, devant la colonne Morris, est-ce qu’ils ne sont pas là, assis ? Elle a la main sur son genou, il est appuyé contre le dossier et la regarde. De temps en temps il jette un oeil à la vitrine du Bouchon lyonnais. Le serveur est entrain de ranger les tables, leurs regards se croisent. Simon bascule la tête vers les étoiles et sourit.

Une chose est sûre, ces deux-là ne mangeront pas ce soir. Mais ce n’était pas très important.

 texte Eugénie Rambaud
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Prince Charmant 2.0

Paris65

Il passerait la prendre à 20 h. Elle essayait de ne pas trop y penser. Assise sur son lit les jambes croisées – 19h. La respiration bloquée – elle pensait en apnée pour ne pas froisser sa robe. 19h02. Le cuir de ses bottes grinçait comme elle balançait les jambes, à peine, sans s’en rendre compte. 19h04. Elle avait envie d’un verre de vin, mais l’haleine ! Elle aurait toujours le temps de se relaver les dents. Elle ne bougea pas. Pourquoi 20 h ? Il serait repassé chez lui pour se changer. Prendre une douche, peut-être – il sentirait l’aftershave, et les mèches sur son front seraient encore humide. 19h05. Impossible ! Elle avait eu des pensées pour quatre minutes, au moins. Elle se mordit la lèvre et pensa aux traces de rouge à lèvres sur ses dents, puis qu’elle n’avait pas mis de rouge à lèvres et qu’il y en avait un tube dans la salle de bain, et elle ne bougea pas. Il avait neigé, la glace faisait sur le rebord de son balcon une petite bosse luisante, à la lumière de la veilleuse. Elle avait éteint toutes les lumières de l’appartement, pour n’avoir plus que son manteau à mettre. Sa fenêtre donnait sur la cour. Les autres appartements étaient éclairés. La nuit était très froide, l’air si coupant que les silhouettes se détachaient avec une netteté irréelle sur le carré de lumière jaune. Elle voyait distinctement la main de l’homme qui nouait, devant le miroir de sa chambre, une cravate à motifs sur une chemise à carreaux. Le pull devait être à rayures, et la demoiselle épileptique. A l’étage au-dessus la succession d’ambiance bleue, verte, rouge sur le plafond trahissait l’écran de télévision. Pas de Saint-Valentin pour cette vieille bique qui criait à sa fenêtre le dimanche à 7 heures du matin. Il était au moins la demie, cette fois ! Elle résista un peu à la tentation de vérifier en fixant ses bottes cirées. 19h37. Elle pouvait commencer à guetter son pas dans l’escalier. Un bruit de moteur pétarada dans la cour. Elle vit dans la pâle clarté lunaire ses genoux gainés de nylon crissant, le tissu élastique de sa robe tiré sur ses jambes, les poils hérissés de ses avant-bras nus, et sur le rebord du balcon le scintillement de la neige qui n’avait pas fondu. Le bougre ! Il était venu à moto.

 texte Eugénie Rambaud
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Les bons et les mauvais souvenirs

Bon, l’heure est grave. En même temps je comprends : il l’a acheté il y a, quoi, dix ans, ce fauteuil ? Son premier meuble. Un truc aussi laid, je ne sais pas si j’aurais pu tomber amoureuse de lui à l’époque, un mec qui de son plein gré partage sa vie avec un fauteuil orange… Ça fait quatre ans que je me le coltine. Quatre ans de cohabitation dans un 25 m2, à trois, Luc, le fauteuil et moi : ça en fait un de trop. Au début je n’ai rien dit ; quand on est le dernier arrivé, faut savoir se faire discret. J’attendais mon heure. Je savais qu’elle viendrait : suffisait d’être patient. Et puis je pensais qu’il se lasserait. Enfin quand même, dix ans, ce n’est plus de la loyauté, c’est de l’aveuglement. J’ai essayé la manière douce, en portant des couleurs voyantes, du bleu électrique, du vert pomme, sur le cuir orange c’était hideux, la laine de mes pulls se hérissait, et lui me dit : « Il te plaît bien, mon fauteuil, on dirait ? » Il avait l’air content, c’était comme si j’avais adopté un membre de la famille. Bon, là-dessus, arrive ce qui va nous arriver à tous : le cuir a vieilli, il a pris des rides. Je me suis dit : tu me devances, mon bonhomme, moi d’ici à ce que je ressemble à une vieille pomme les ressorts te sortiront du ventre. Des petits bouts de peau lui restaient sous les doigts quand Luc caressait les accoudoirs, « Regarde ça, il pèle ! », me disait-il ; il trouvait ça attendrissant. Quand des lambeaux entiers ont commencé à se détacher, il a colmaté les brèches avec du scotch. Cette fois, quand même, je l’ai plaint : on a beau se haïr, entre adversaires on se respecte et il avait pas bonne mine le pauvre vieux, avec ses sparadraps marrons sur le dos. C’est à ce moment-là que je me suis fait doubler : à la guerre faut pas faire dans le sentiment. Plus il enlaidissait, plus Luc l’aimait. Dieu sait quels souvenirs éveillaient les marques sur ses bras, de quels corps il retrouvait l’empreinte dans son ventre amolli… Ah mon salop ! J’aurai ta peau. Quand Luc m’a proposé qu’on habite ensemble, j’ai cru que la chance tournait. « Luc, je lui ai dit, cette fois, il faut choisir. C’est le fauteuil, ou moi. » Il a levé le nez de son livre, il a posé la main bien à plat sur l’accoudoir et il a répondu : « C’est à toi de choisir si tu me veux comme je suis, avec mes bons, mes mauvais côtés, et mon fauteuil orange. »
Qu’est-ce que je pouvais faire ? J’ai abdiqué. Je lui avais même trouvé une place dans le nouveau salon. Seulement voilà : il ne passe pas la porte d’entrée. Alors ça… Sur le palier tout à l’heure, je regardais le déménageur, Luc me regardait, et c’était comme si j’avais personnellement veillé à ce que la porte soit trop étroite pour faire entrer un fauteuil club. Orange. Rafistolé au scotch. Qui perd sa bourre par en-dessous. À tout prendre, moi, je trouve que le trottoir lui va bien. Ça le rajeunit, même, il a meilleure mine. On ne voit presque plus qu’il est orange. Je pense qu’on devrait le laisser là. Et peut-être même qu’il se trouvera quelqu’un pour aimer ses cicatrices, pour lui donner une seconde vie, tandis que nous commencerons ensemble une nouvelle histoire avec un canapé blanc satiné et nous aurons plein de petits coussins marron glacé. Et plus jamais, jamais, le vilain fauteuil orange ne viendra nous embêter. Hein ?

« Dis donc, ta mère, elle n’a pas dit qu’elle avait besoin d’un fauteuil ? »

texte Eugénie Rambaud

 

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Moi je suis sûre qu’il aimera ça

Voilà, il doit me retrouver à la station Louvre-Rivoli ; j’aurais pu lui donner rendez-vous  directement sur le Pont de Arts, mais alors où était la surprise, pour un pique-nique sur le Pont des Arts ? Ce serait mieux si je pouvais nous arranger un joli coin avant qu’il arrive, j’ai pris les bougies ?, mais il faudrait que j’aille le chercher, et je ne peux tout de même pas laisser les affaires, comme ça, sans surveillance, avec le champagne, et le gâteau, et… Non, tant pis, il m’aidera à mettre la table. J’aurais dû lui dire de me rejoindre sur le pont. J’espère que je n’ai rien oublié. Le plaid écossais, le panier en osier, les flûtes, en plastique, j’aurais peut-être dû les prendre en verre ? Après tout, c’est un pique-nique, non ? Ça aurait fait nouveaux riches. Le champagne est toujours frais ? Avec cette chaleur on va le boire tiède. Je pourrais peut-être le rafraîchir dans la Seine. Hôtel-de-Ville. On m’a parlé d’un gars qui avait apporté sa table de jardin et puis deux chaises. Il avait des flûtes en verre, celui-là, sûrement. T’es gentil, en métro avec ma table, mes chaises, mon panier, mes bouteilles, et pourquoi pas la lune ? Pourvu qu’il ne pleuve pas. J’ai pensé au parapluie, remarque, ça pourrait être joli, la pluie. J’ai vu une goutte s’écraser tout à l’heure sur le balcon. On s’allongera sur le plaid pour regarder les étoiles, rester assis trop longtemps en tailleur ça donne des fourmis. Joyeux anniversaire mon amour, tchin-tchin, avec le plastique ça ferait plutôt toc-toc, j’ai pris un couteau pour le saucisson ? Au pire, si j’ai oublié quelque chose, on trouvera bien quelqu’un pour nous dépanner. Des gens qui pique-niquent, c’est pas ça qui manque le long de la Seine, en cette saison. Louvre-Rivoli. Je suis en avance, je vais aller faire du repérage. Le ciel est dégagé, j’ai l’air malin avec mon parapluie. Oh la la, y a foule. Qu’est-ce que… Mon Dieu, le pont est noir de monde. On ne trouvera jamais un m2 pour se poser. Pardon, pardon, si tu pousses pas ton pied, je l’écrase, pardon, aïe c’était des doigts, mince à la fin, c’est quoi l’histoire, y a eu une invit’ sur Facebook et je ne suis pas au courant ? « Excusez-moi, vous êtes venu pour quoi ? » Hm, des étrangers, évidemment. « Why are your here ? » Bon, laisse tomber. « Pardon, il se passe quelque chose de particulier ce soir ? Non ? C’est comme ça tous les soirs ? Ah bon. Oui, oui, je sais, c’est l’été. Merci. » Miséricorde. Ah, là ! Une place libre ! On tient à deux ? On se serrera un peu. Je m’assois, je ne bouge plus. Je vais lui envoyer un texto. Surprise ! Je suis sur le Pont des Arts, troisième banc en partant de la Rive Gauche. Voilà ! Comme ça il devrait pouvoir me retrouver. Tu parles d’un moment intime. Et les étoiles ? Avec les spots des bateaux-mouches et l’éclairage du Louvre, on se croirait en Russie pendant les nuits blanches. Heureusement on a du champagne. Et puis quoi, c’est l’été. Bonsoir. Oui, voilà, je me pousse… Ça sent bon, qu’est-ce qu’ils mangent à côté, de la terrine ? Avec tout ça, j’ai un peu faim, moi. Je pourrai peut-être… « Excusez-moi, je peux vous emprunter votre couteau ? En échange d’un rond de saucisson. » Ils sont charmants, mes voisins. À la vôtre. Je ne peux quand même pas ouvrir le champagne sans lui. « J’attends quelqu’un. » Oh ben, si vous insistez, je veux bien un peu de rosé. J’ai du pain si ça vous intéresse. Moi c’est Marie, et vous ? Finalement c’était une bonne idée. Coucou ! Coucou ! Ils ont l’air bien sur leurs péniches. L’année prochaine on pourrait faire ça en bateau-mouche. Le clapotis de l’eau, le vent sur nos visages, le reflet des lumières de Notre-Dame sur les vagues… Encore un peu de rosé ? Volontiers. Il arrive quand, mon ami ? Il ne va pas tarder. La nuit est belle, vous ne trouvez pas ? Moi je suis sûre qu’il aimera ça.


texte Eugénie Rambaud

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Alerte



Un couple traverse le jardin des Tuileries. Lui : écharpe et veste orange, pantalon écossais, une guitare, des lunettes de soleil. Une femme se serre à son bras. Élancée, menue, une robe courte, des bottes longues, les cheveux attachés à la va-vite au-dessus de la nuque, une Parisienne. Elégante, racée, arrogante. De ses yeux mi-clos, les lèvres frémissant d’un sourire fantôme, elle guette. Posée au bras de cet homme comme un oiseau sur un épouvantail, elle vibre d’une vie insolente. Vous ne vous souviendrez pas du tissu de sa robe, mais du balancement de ses hanches qui en retrousse les plis. Vous ne saurez dire qu’elle était la couleur de ses cheveux, mais sentirez longtemps après son passage le frôlement des mèches sur ses joues. Ses doigts jouent sur le velours de la veste, la paume glisse. En les regardant passer, l’envie vous prend soudain de taper dans vos mains. Pour la voir s’envoler, comme la volée de moineaux qui pépiaient à vos pieds sur le gravier.


texte Eugénie Rambaud

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Gracile


Elle a choisi la robe pour la ligne que, de la nuque aux épaules et le long des bras, elle dénude, et frissonne dans l’air du soir. Elle songe au chemin à faire pour rentrer. Les yeux fixés sur le visage aux cils baissés, elle sent que son corps se détache, se creuse ; mais la nuque est droite. Et comme les épaules s’écartent, la hanche frémit. De la main il effleure son poignet, l’ourlet de sa robe. Sous l’indolence, un vertige. Elle soupire, sourit, hausse les épaules, captive et désinvolte. Et la nuit s’achèvera, indigo nacré, dans la chute soyeuse d’un morceau de tissu rouge au pied du canapé.


texte Eugénie Rambaud

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