L’heure douce



    15h. En s’ouvrant, la porte du salon de thé ne fait pas de bruit. Les clients de midi sont partis, c’est l’heure où, dans Paris, les cafés se vident. Je viens ici tous les jeudis : comme on s’attache, quand on est seul, à des habitudes sans nécessité. Je m’installe à la petite table près de la fenêtre. Ce n’est pas la plus confortable, mais j’aime regarder les passants, ça me repose de ma lecture. Dans le square, il y a encore quelques promeneurs, des personnes âgées, souvent, assises sur un banc, qui fixent d’un œil las les parterres soignés. Aurais-je ce regard, moi aussi, dans quelques années. J’ai apporté un livre, le dernier, il change presque tous les jours. Le reflet du soleil sur la table frotte les taches de graisse. Un bon coup d’éponge, voilà ce qu’il faudrait. Le serveur est un nigaud, j’ai envie de lui prendre son carnet des mains, ou de descendre à la cuisine moi-même, tiens, et d’y commander mon thé. Depuis le temps que je viens, c’est un peu chez moi, ici. Mais je me tiens tranquille pendant qu’il débarrasse la pile d’assiettes sales. Il ne fait même pas semblant de me reconnaître. Il a laissé des miettes sur la table, je résiste à la tentation de les piquer du doigt. J’ouvre mon livre, la circulation s’est assoupie, des pépiements d’oiseaux s’entrelacent entre les mots, un cri, une porte qui claque. Comme le ciel est bleu… Combien de coups au clocher de *** ? J’entends des pas dans l’escalier. Deux femmes d’un certain âge se hissent en haut des marches. En m’apercevant elles baissent la voix. Je suis ici chez moi. Elles renoncent à la table la plus proche, près de l’autre fenêtre, et choisissent une table ronde au centre de la pièce. Tant pis pour elles : les chaises sont branlantes. Un peu plus tard, ce sont d’autres pas, plus légers, un couple cette fois, des étrangers qui élisent d’emblée le canapé. Ma présence ne les dérange pas, ils parlent fort, mon heure est passée. Les tables se remplissent une à une, un léger brouhaha couvre ma page d’un voile de confidences indiscrètes. La rue est encombrée, dans le square des femmes et des poussettes ont chassé les vieilles gens. Le serveur lorgne ma tasse vide, je referme mon livre. Il est temps pour moi de rentrer.
texte Eugénie Rambaud
Où rencontrer la Parisienne du jour ? 


le bar à thé «Delyan» se situe en plein coeur de Paris, en face de la tour Saint-Jacques.

8, rue Saint Martin, Paris (4ème), M° Châtelet


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Small talks


         « Il fait un temps à rester derrière cette fenêtre toute la journée », se dit Amy en finissant son thé dans la lumière très blanche d’un beau matin d’hiver. La petite clochette de la porte d’entrée tinte. Louise s’installe avec un livre en attendant l’heure de son rendez-vous. « C’est la meilleure table » confie Denise à Marie-Hélène un peu plus tard en voyant les deux chaises libres inondées de soleil. « Nous sommes venues à la bonne heure » constate Marie-Hélène comme elles se fraient un chemin pour sortir. « Je n’aurais jamais cru qu’ils divorceraient. » Clara prête à  Sandrine une oreille distraite, dans le brouhaha de l’heure de pointe. « C’est ici qu’ils font les meilleurs scones de tout Paris. » Simon s’écarte poliment pour les laisser passer avant de prendre leur place. Il y a donc des gens qui boivent du thé toute la journée ? « Attendez, je vais débarrasser. » La serveuse fait disparaître le sandwich qu’il n’a pas terminé pendant que Lucinda sort son ordinateur. Dans le calme soudain revenu, une horloge sonne trois coups puis quatre. A peine assise sur la chaise encore chaude, Carole se perd si profondément dans sa rêverie qu’elle n’entend pas son téléphone sonner. « C’est à vous ? » Angélique la rattrape pour lui rendre son écharpe oubliée sur le dossier. Elle se promet de ne pas attendre plus d’une demi-heure, cette fois. Il fait tout à fait nuit maintenant, les reliefs d’un chocolat refroidi reposent dans le silence du salon de thé. Par la fenêtre la silhouette d’Amy s’encadre brièvement. Les lumières s’éteignent, une à une, remplacées par un rayon de lune sur la surface lisse de la table en noyer. 
texte Eugénie Rambaud
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