Le voyage immobile

Paris57

Vous m’attendrez sous l’abribus, je viendrai vous chercher.

Elle s’est assise sur le banc. Derrière les grilles, les voies ferrées courent en ligne presque droite jusqu’à la gare Saint-Lazare, imprécise dans le brouillard de fin de journée. « Pardon mademoiselle. » Un vieux bonhomme, l’œil humide sous son chapeau mou, s’est laissé tomber à ses côtés. « Vous attendez le bus ? » « J’attends quelqu’un. » « Ah, très bien. » Le crissement des freins sur les rails rompt leur silence. Piétinement des talons, raclement des chaussures, un amas de voyageurs se forme autour de l’abribus. Elle sort son carnet de croquis. « Ah, vous dessinez ? » dit le vieux. Elle sourit pour ne pas répondre. « Moi aussi je dessinais. Autrefois. » Il essuie du revers de la main le coin de ses yeux qui brillent. Le bus s’arrête dans un grincement. « Bonne soirée, mademoiselle. » Elle est seule. D’un square qu’elle devine sur la rive gauche du pont, remontent des poussettes auxquelles s’accrochent des mains d’enfants. Les plus âgés courent devant. Un garçon se suspend aux grilles, il glisse son visage entre les barreaux. Les premières lumières s’allument au dos des immeubles, des fenêtres aux vitres polies d’où s’échappe le quotidien en tintements de vaisselle, claquements de porte, en rires et en cris. Un autre bus passe, un autre train. Le sol tremble. Sur le carnet, sa main fait une ombre mauve. « Excusez-moi, vous avez l’heure ? » L’homme interpellé lève les yeux vers l’horloge au fronton de la gare. « 19h45. » « Ah oui, je n’avais pas vu. Merci. » Elle rougit. Les yeux de l’homme luisent dans le crépuscule, sur sa peau mate une barbe courte mêle le noir et le blanc, il ne part pas. « Vous attendez le bus ? » « J’attends quelqu’un. » Il a un mouvement de l’épaule, comme pour se défaire d’un regret. « Bonne soirée. » Un train chante en passant sous le pont sans s’arrêter. Devant la porte d’un bar, une lanterne jaune clignotait.

texte Eugénie Rambaud

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Il est 5 heures


   Elle a voulu prendre un vélo. Nous marchions en silence vers l’Arc de Triomphe, elle frissonnant dans la veste dont je l’avais couverte. Le petit pavé disjoint malmenait ses chevilles en équilibre sur des talons pointus. On voyait passer sporadiquement au bout de la rue l’enseigne lumineuse d’un taxi qui nous cherchait peut-être. Elle a découvert ses épaules et m’a rendu la veste ; dans la lumière étroite d’un réverbère, ses cils faisaient à ses yeux une ombre bleutée, à moins que ce ne soit la fatigue. Je l’ai vue partir sur une bicyclette en libre-accès, elle a levé le bras pour me faire signe sans se retourner et pris de la vitesse ; le vélo a dessiné une large courbe sur l’avenue Mac-Mahon, déserte à cette heure. Quelque part derrière les immeubles aux volets clos, le soleil se levait.  
texte Eugénie Rambaud
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Lune d’hiver

    « Tu dis qu’il a rencontré quelqu’un d’autre ? »
Le crépuscule d’hiver violaçait la neige sale. L’amie, celle qui ne s’étonne de rien et compatit de tout, fixait des yeux ardents sur le visage de sa compagne. Un petit sourire crispé lui durcissait les lèvres. Les escaliers mécaniques du centre Georges Pompidou les soustrayaient progressivement aux lois de la gravitation, dégageant leur vue de l’encombrement des façades aux fenêtres illuminées, pour leur ouvrir le champ des monuments hérissées dans la nuit incomplète de Paris. Elles posèrent le pied sur le dernier palier. Les traces de doigts de milliers de visiteurs écrasaient le halo des lampadaires sur le canevas brouillé des rues.
« Et bien ! Tu es libre, maintenant, non ? »
Elle hocha la tête. Le vent d’altitude avait dégagé quelques étoiles et un bout de lune juste au-dessus de Notre-Dame. Sur le parvis du musée, un grand chien gris pleurait.
texte Eugénie Rambaud
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