Vous m’attendrez sous l’abribus, je viendrai vous chercher.
Elle s’est assise sur le banc. Derrière les grilles, les voies ferrées courent en ligne presque droite jusqu’à la gare Saint-Lazare, imprécise dans le brouillard de fin de journée. « Pardon mademoiselle. » Un vieux bonhomme, l’œil humide sous son chapeau mou, s’est laissé tomber à ses côtés. « Vous attendez le bus ? » « J’attends quelqu’un. » « Ah, très bien. » Le crissement des freins sur les rails rompt leur silence. Piétinement des talons, raclement des chaussures, un amas de voyageurs se forme autour de l’abribus. Elle sort son carnet de croquis. « Ah, vous dessinez ? » dit le vieux. Elle sourit pour ne pas répondre. « Moi aussi je dessinais. Autrefois. » Il essuie du revers de la main le coin de ses yeux qui brillent. Le bus s’arrête dans un grincement. « Bonne soirée, mademoiselle. » Elle est seule. D’un square qu’elle devine sur la rive gauche du pont, remontent des poussettes auxquelles s’accrochent des mains d’enfants. Les plus âgés courent devant. Un garçon se suspend aux grilles, il glisse son visage entre les barreaux. Les premières lumières s’allument au dos des immeubles, des fenêtres aux vitres polies d’où s’échappe le quotidien en tintements de vaisselle, claquements de porte, en rires et en cris. Un autre bus passe, un autre train. Le sol tremble. Sur le carnet, sa main fait une ombre mauve. « Excusez-moi, vous avez l’heure ? » L’homme interpellé lève les yeux vers l’horloge au fronton de la gare. « 19h45. » « Ah oui, je n’avais pas vu. Merci. » Elle rougit. Les yeux de l’homme luisent dans le crépuscule, sur sa peau mate une barbe courte mêle le noir et le blanc, il ne part pas. « Vous attendez le bus ? » « J’attends quelqu’un. » Il a un mouvement de l’épaule, comme pour se défaire d’un regret. « Bonne soirée. » Un train chante en passant sous le pont sans s’arrêter. Devant la porte d’un bar, une lanterne jaune clignotait.
texte Eugénie Rambaud



