Pas le temps d’attendre… dans une queue de deux kilomètres devant le Louvre par exemple, illustration pour Avantages,
mars 2013
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En dégustant les derniers rayons de soleil de la saison
Ce qu’il reste à faire
Depuis le matin elle se repassait la liste des choses qu’elle ne devait pas oublier. Fermer le gaz et l’électricité. Vider et éteindre le frigidaire. Les plantes ? La voisine avait les clés, jusqu’à ce que son locataire arrive au début du mois prochain. Fermer toutes les fenêtres. Vérifier une dernière fois que les placards sont vides, et les tiroirs, et derrière les meubles, on n’imagine pas ce qu’on peut laisser de soi derrière un meuble. En tirant sa valise sur le palier, elle se souvint de la cachette qu’elle avait découverte en arrivant dans l’appartement. Un carreau descellé dans la baignoire. Elle avait glissé la main sans y croire, jusqu’à ce qu’elle devine sous ses doigts tâtonnants le coin d’une boîte en fer. Une émotion ancienne lui avait étreint le coeur, vieille comme un monde perdu, le jardin de l’enfance refugié dans les replis du réel, sous les haies, dans les cages d’escalier, derrière les carreaux branlants d’une baignoire. Maintenant qu’elle quittait l’appartement, elle se sentait investie d’une mission. Elle avait prévenu son locataire au téléphone. « Vous verrez, ce studio a des secrets. » C’était sa façon à elle de faire durer l’enchantement.
Dans le taxi elle reprit sa litanie. Le gaz, l’électricité, le frigidaire. Par un miracle indigne de son étourderie, elle avait même pensé à résilier son abonnement internet. Les clés de la cave ?… La voiture roulait lentement dans les petites rues pavées. Elle se l’était pourtant interdit, mais ne put s’empêcher de se dire, avec une nostalgie de circonstances, qu’elle ne savait pas quand elle reviendrait. Le taxi s’était engagé sur les grands boulevards, sous ses yeux défilait la façade des immeubles haussmanniens, effilés aux angles des rues comme l’avant de navires pointés vers un impossible ailleurs. Le « never more » faisait partie du voyage. Elle avait promis de rentrer au moins pour les fêtes, mais cela, elle ne le pensa pas. Lorsque l’anneau du périphérique déchira la trame serrée des rues et que l’horizon s’aplanit sous les roues du véhicule roulant vers l’est, ses préoccupations s’élargirent aux dimensions des heures prochaines : passeport, billet, monnaie étrangère, qu’avait-elle fait de son chargeur de téléphone ? Et sa nouvelle adresse, pour les papiers de l’immigration ? Le moteur ronronnait doucement dans l’habitacle de cuir. Un petit sapin odorant se balançait au rétroviseur. Elle bascula dans une torpeur vaguement nauséeuse, la rétine imprimée par le paysage vert et gris de la campagne urbaine. L’ennui la visita sournoisement, l’attente en perspective, avait-elle choisi le bon livre pour tuer le temps ? Elle se représenta la maison de la presse où elle trouverait peut-être un roman policier, plus adapté que son essai sur l’art du paysage. « Quel terminal ? » demanda soudain le chauffeur en la regardant dans le rétroviseur. L’excitation afflua d’un coup. « Euh, je ne sais pas, attendez… » Elle fouilla fébrilement dans son sac. « Où allez-vous ? » s’impatienta l’homme qui voyait approcher l’embranchement. « New York. New York », et elle ne put se retenir d’ajouter : « pour commencer. »
Après tous ces mois de préparatifs, la somme de petites choses à accomplir qui lui avait paru insurmontable, la sensation d’engluement qui l’avait laissée le soir découragée, convaincue qu’elle ne partirait jamais, se retrouver dans la queue d’enregistrement d’un vol pour New York tenait de l’irréel, et il lui sembla que tout était allé très vite, qu’elle n’avait eu le temps de se préparer à rien. Le tapis roulant entraîna ses deux valises sous le rideau de plastique ; elle se retrouva les mains libres, désoeuvrée au milieu de l’aéroport Charles de Gaulle, ce jeudi 4 octobre 2012, 8h37. Elle enregistra machinalement les coordonnées du jour, et se les répéta pour empêcher son esprit de tourner à vide autour des choses qui lui restait à faire… mais il ne lui restait rien à faire. Elle s’approcha d’une paroi vitrée qui donnait sur le tarmac. C’en était fini de Paris. Sous ses paupières le passé s’estompa, comme le reflet d’un avion sur le mur de verre. L’engin prit lourdement son envol dans un rugissement de fin du monde et s’éleva vers le ciel gris. Bientôt son ventre blanc se perdit dans les nuages. Elle tapota du bout des doigts sur la vitre, le regard vide. Ca y est, elle était partie.
texte Eugénie Rambaud
Les amarres
Ils étaient quelques-uns autour d’une table. Les demis de Leffe vides s’alignaient sur le rebord vermoulu, dans l’attente d’un serveur qui ne viendrait pas. Assise juste derrière eux, elle les entendait sans y prendre garde, le regard errant sur la surface agitée de la Seine. Un type aux cheveux frisés qui lui tournait le dos demanda, en posant le menton sur sa main : « Et vous, vous partez pour les vacances ? » Le roulis de la péniche accompagna le court silence qui suivit sa question. « Madagascar ! » s’écria l’un. « La Bretagne », dit un autre. « St Raphaël, comme d’habitude », soupira un troisième en remuant le fond de sa bière. « Et toi, Manuel ? » Ils s’étaient tournés vers un garçon aux cheveux noirs et aux joues recouvertes d’une barbe fine. « Moi ? » dit Manuel. « Je ne pars pas. » Le soleil finissait de disparaître derrière les tours de la Grande bibliothèque. Elle qui ne partait pas non plus, songea qu’il suffirait de dénouer l’amarre du bateau et de regarder s’éloigner, à travers le feuillage touffu de la péniche El Alamein, les quais de Paris. Le passage d’une barge accentua le tangage. Les ferronneries grincèrent et cliquetèrent. Manuel se leva. « Vous reprenez quelque chose ? » Lorsqu’il longea sa table, elle eut pour lui un sourire qu’elle laissa glisser, entre les fleurs de géranium, au fond de l’eau.
texte Eugénie Rambaud
Paris à bicyclette
Lucie défit le cadenas qui entravait sa roue. Si tôt le matin, elle était seule dans la rue. On entendait quelque part le frottement d’un balais dans une cour. Comme elle donnait le premier coup de pédale, sa concierge sortit à petits pas pressés, la semelle de ses chaussons traînant sur le trottoir. « Bonjour ! » lança Lucie en se retournant sur la selle. La vieille femme hocha la tête et, serrant le col de sa robe de chambre, tira la grosse poubelle verte à l’intérieur de l’immeuble. Le macadam était mouillé. Lucie dépassa la petite voiture de la mairie en klaxonnant. Le jet d’eau balaya ses roues, lui éclaboussant les chevilles. « Pardon mademoiselle ! » L’homme leva la main en souriant. Au bout de la rue, elle prit un virage serré et entama la grande descente vers la Seine. Devant les devantures closes de la rue de Belleville, les passants passaient, rares et pressés. Le vent de la vitesse soulevait le coin de sa jupe. Quai de Valmy, un homme fumait une cigarette en regardant le canal, son chien assis à ses pieds. Elle se glissa dans la circulation place de la République en jouant de la sonnette et du frein. Debout sur les pédales, elle suivait les scooters qui lui ouvraient un chemin entre les voitures embouteillées. Elle se rassit sur sa selle en soupirant, rue de Turbigo. Des enfants peinant sous des cartables traversaient en se tenant par la main. Il y avait au croisement de la rue des Graviliers une odeur de croissant chaud. Le bourdonnement des moteurs grondait au bout de la rue du Renard. Elle traversa la place de l’Hôtel de Ville et dévala la rampe pavée qui menait à la Seine. Le soleil était tout à fait levé maintenant, et faisait miroiter l’eau frémissante. La rumeur de la ville montait au-dessus de sa tête, dans un ciel limpide que la chaleur commençait à voiler. Un vent léger agitait les feuilles des bouleaux. Sous ses roues, un vol de pigeons s’éleva précipitamment du quai pour s’y redéposer tandis qu’elle s’éloignait, la sonnette tintinnabulant sur le pavé.
Indécision
Emile essuyait les verres derrière le comptoir. Il surveillait du coin de l’oeil, en tournant son chiffon, l’état d’avancement des différentes tables. La 2, mi-dessert, bientôt le café et l’addition. A la 7, les verres sont vides, elle n’a pas fini son canard. La 4 ils viennent d’arriver, ça papote au-dessus des cartes étalées, ça prend son temps. Samedi soir… A la 5 en revanche, les menus sont fermés sur les assiettes. Il aligna le dernier verre sur l’étagère et sortit son carnet de commandes. « Messieurs-dames, je vous écoute. » Sa belle voix forte amena un sourire sur les lèvres des deux femmes. Au passage il ramassa les verres de la 7. « On s’arrête là ? » Il s’était penché légèrement vers l’homme, qui se recula instinctivement. « Oui… Non… Qu’est-ce que vous avez comme vin au verre ? » Emile se lança dans une longue énumération.
Il attendait le verdict lorsqu’il les remarqua pour la première fois. Devant la vitrine du restaurant, ils regardaient la carte en se tenant par la main. Ils restèrent un bon moment, immobiles, les yeux rivés sur la liste des entrées-plats-desserts – œufs en meurette, escargots de Bourgogne, pièce du boucher, filet de bar aux petits légumes, et la Tatin du jour, pomme cannelle avec sa boule de glace vanille… Emile la connaissait par coeur, dans l’ordre et dans le désordre. La fille finit par lever le visage vers son compagnon. Ils se sourirent et s’éloignant, elle se glissa sous son bras. « J’ai choisi… » répéta le client. Emile leva un sourcil. « Un verre de Bourgogne aligoté, c’est parti. » Il débarrassa la table de la 2 qui venait de se libérer. Un peu isolée, comme ça dans l’angle, près de la vitre ça ferait une jolie table pour des amoureux… Tiens, justement, les voilà revenus. Bras dessus bras dessous, cette fois ils se parlent. Elle commente, le doigt sur le menu. Il secoue la tête. Non ? Il ne doit pas aimer les escargots. Il veut entrer tout de même, pour lui faire plaisir, elle ne veut pas et le retient par son pull. « S’il vous plaît ! » La clochette tinte dans les cuisines. Tu rêves, garçon, le service ne va pas se faire tout seul. Au turbin !
Le rush est passé, Emile époussette une table en attendant que la 4 demande l’addition. La 2 n’a pas retrouvé preneur, la bougie se consume doucement devant la vitre noircie par la nuit. Soudain Emile se redresse. Sur le banc, devant la colonne Morris, est-ce qu’ils ne sont pas là, assis ? Elle a la main sur son genou, il est appuyé contre le dossier et la regarde. De temps en temps il jette un oeil à la vitrine du Bouchon lyonnais. Le serveur est entrain de ranger les tables, leurs regards se croisent. Simon bascule la tête vers les étoiles et sourit.
Une chose est sûre, ces deux-là ne mangeront pas ce soir. Mais ce n’était pas très important.
Mary Go Round
Ce matin, il avait fallu courir pour ne pas manquer la crèche. Acacia lui tournait autour dans l’ascenseur, les coudes au corps, ses petites mains battant l’air empesé de la cabine, moquette et acier trempé. « Arrête de courir, tu vas nous bloquer. » « Mais maman, je suis une abeille. Si je me pose, je te pique. » Elle avait mis le doigt sur la tête de l’abeille qui s’était débattue en bourdonnant rageusement. Main dans la main, elles avaient couru jusqu’à l’arrêt de bus. Une longue file de passagers y patientait, au pied d’un bus au ventre déjà plein. Il était trop tard pour trouver une station de métro ; Stephan aurait pris un taxi, qu’il aurait intercepté en sifflant entre ses doigts, mais Mary n’avait pas sa décontraction. Un taxi, c’était une dépense. Elles attendirent le bus suivant. Curieusement celui-là était vide. Acacia se précipita vers une banquette haute, se hissa sur le siège et balança ses bottes en caoutchouc violettes contre le rebord en plastique. « Calme-toi, Acacia, on n’en a plus pour longtemps. » Elle regarda par la fenêtre mais ne s’y retrouva pas dans le défilé des vitrines. Ce café, il était à quelques mètres de la crèche, elle en était presque sûre. Mais ce fleuriste… Et cette pharmacie ? Tout était semblable, et rien ne se ressemblait. Au carrefour elle chercha une plaque, un indice. Au lieu de prendre à gauche, le bus entra sur un rond-point et tourna autour d’une statue équestre. Acacia faisait des bonds sur son siège. « Je suis sur un cheval de bois ! Hue, hue ! » Il prit une petite rue étroite, puis une autre. Le pavé faisait trembler les vitres. Mary avait perdu tout sens de l’orientation, et incapable de retrouver le chemin de la crèche, y avait renoncé. Acacia ne posait pas de questions. Soudain les portes s’ouvrirent avec l’air d’attendre quelque chose. Elles descendirent dans le froid éphémère du matin. Au milieu d’une place, un homme défaisait les bâches de son manège. De l’autre côté de la place, une autre femme tenait son garçon par la main. Une troisième avec une poussette était assise sur un banc, les mains glissées entre les cuisses pour les réchauffer. Le ronronnement des voitures leur parvenait comme assourdi. Acacia courut jusqu’au manège découvert. Au moment de grimper sur la première marche, elle se retourna. Mary lui fit un petit signe de la main. Le petit garçon courut à son tour ; l’autre femme la regardait, lui semblait-il. Elle se frotta les avant-bras ; un coin de soleil venait frapper l’arrière-train d’un cheval de bois, se reflétait sur les dorures de la selle peinte. Il avait la bride sur le cou, et appelait son cavalier d’un long hennissement silencieux. S’il n’y avait pas eu cette femme… Mary balaya la place du regard. Elle était déserte. La femme était partie. Elle vit l’homme basculer le levier, et le manège s’ébranler doucement au-dessus du gravier. « Attendez ! » En deux bonds elle sauta sur l’estrade et enjamba un cheval. Devant elle, Acacia riait. « On fait la course ? » Elle se pencha sur la crinière échevelée de sa monture et se laissa emporter par la vitesse. « Au galop, au galop ! » La petite fille se retournait pour mieux la voir. « Tu ne peux pas m’attraper ! » Le vent poussait de gros nuages blancs lumieux par-dessus les toits, par-dessus les feuilles toutes neuves des marronniers. Le lent galop du cheval la soulevait de terre, l’y ramenait. Agrippée à la barre torsadée, Acacia se balançait de gauche à droite en remuant les lèvres. Ce devait être une de ces chansons que Mary lui avait inventées. « La petite coccinelle sur le dos de ta main s’en va en promenade. Elle emmène un pique-nique, la montée sera longue. Et hisse et oh et hisse… » Mary fredonnait. L’air en traversant ses lèvres les faisait vibrer, elle se les frotta avec sa manche, et puis se gratta le bout du nez. Oh, quelle matinée ! Dans une légère secousse, le manège s’était arrêté. Acacia tendit les bras pour qu’on l’aide à descendre. Ensemble, elles sautèrent les deux marches de l’estrade. Du carrosse qui les suivait, descendit le petit garçon, puis sa mère. De retour sur la terre ferme, celle-ci resserra sa queue de cheval et frotta son pantalon qui avait pris la poussière. Mary croisa son regard. « Allez viens, Acacia, on va faire le marché. »
texte Eugénie Rambaud
Les bonnes manières
Depuis le matin, Pauline accompagnait sa belle-mère dans son shopping parisien. La pauvre femme, trop serrée dans son tailleur d’hiver, s’éventait avec un prospectus devant la vitrine d’un grand couturier qu’elle ne pourrait jamais se permettre. Pauline l’avait débarrassée des chiens et tous les trois attendaient patiemment qu’elle se décide à entrer, bougeant parfois une patte pour se délasser. Pauline changea de jambe d’appui. Un point de douleur jaillit sous son talon droit. « Aïe. » Elle secoua le pied, le reposa. La gêne se déplaça sous son gros orteil. Elle agita sa bottine sous le nez des chiens qui s’étaient redressés et la regardaient avec intérêt. Sa belle-mère finit par sentir quelque chose et se retourna. « Vous avez un souci, Pauline ? » « J’ai un caillou dans ma chaussure. » Elle fit une grimace d’excuse et posa le pied à plat. Le fourbe s’était logé juste sous le coup de pied, il s’enfonça voluptueusement dans la chair. Mme Castelgnac n’aimait pas les comportements excentriques. Elle trouvait la tenue de sa belle-fille parfaitement invraisemblable ; ce chapeau de soleil au mois de mars était une insulte à la marche des saisons, et elle réprouvait le port du short. Point à la ligne. A la voir ainsi se trémousser derrière elle au milieu d’une des rues les plus élégantes de Paris, elle se sentit personnellement offensée et lui tourna le dos. « Faites au mieux, ma chère. » Pauline, confuse, bredouilla : « Je reviens. » Et pour ne pas exposer sa nudité coupable à la sensibilité de sa belle-mère, elle s’éloigna en sautillant jusqu’à la fontaine Wallace. Les chiens l’accompagnèrent en trottinant ; la promenade prenait de l’intérêt. Elle s’appuya sur le rebord humide et tira sur sa bottine. Un gravier gros comme une tête d’épingle roula dans la grille de la fontaine. Elle remua les orteils à l’air libre. Quelle idée d’avoir mis des chassures en cuir par une chaleur pareille. Elle avait de jolies petites sandales qu’elle avait achetées en solde sur e-bay, en novembre, et qui ne demandaient qu’à sortir… Madame sa belle-mère n’était plus devant la vitrine, elle avait dû entrer dans la boutique. Elle mit ses orteils sous le filet d’eau qui descendait le long de la fontaine et poussa un soupir de soulagement. Soudain les laisses dans sa main se tendirent. D’un même bond, les deux chiens s’élancèrent à la poursuite d’un pigeon qui traînait une aile cassée. Pauline perdit l’équilibre. L’oiseau volait quelques mètres puis retombait maladroitement sur le sol, attisant la rage des deux bêtes qui aboyaient à pleins poumons. La chaussure à la main, se déhanchant sur son unique talon, Pauline fit le tour de la place en maudissant les chiens à haute voix. Ses cris ameutèrent les passants qui s’arrêtèrent pour la regarder. Le serveur du café, la main sur la hanche et le plateau suspendu, se posta à l’entrée. « Elle va tomber ! » dit un client. « Certainement » dit le serveur qui attendait la chute. « Dupont et Dupond ! », criait-elle. « Wallace et Gromit ! » Elle avait oublié leur nom. Enfin, posant son pied nu bien à plat sur le macadam, elle reprit son appui et tira un grand coup sur les laisses. Les chiens s’étranglèrent avec un petit couinement douloureux. Le pigeon, profitant de l’accalmie, se dandina sur ses petites pattes et traversa la rue. Pauline regagna la fontaine à cloche-pieds pour remettre sa chaussure. Derrière la vitrine du couturier, sa belle-mère assistait, mortifiée, au déclin annoncé de sa lignée.
texte Eugénie Rambaud
Presque un baiser
Voilà un moment qu’ensemble et chacun de son côté, ils déambulent devant la vitrine du fleuriste, devant les seaux alourdis de bouquets colorés, devant les roses et les jaunes, les renoncules et les chardons, et les boules mousseuses du mimosa dont se termine la saison. Ils se croisent, s’excusent, se dérangent, se demandent pardon. Il ne sait que choisir : des marguerites oranges, ou des roses à l’incarnat sanglant. Elle prend et repose des lilas, des gypsos, des fleurs de jardin. De l’autre côté de la vitre, la fleuriste, impassible derrière son comptoir, les observe du coin de l’oeil. Et voilà qu’ils tendent ensemble la main vers le mimosa. Leurs bouquets se mélangent, les roses se perdent dans la neige des gypsos, une marguerite s’effeuille sur le tronc du lilas. Leurs épaules se frôlent. Elle recule, il s’incline, ils balbutient. Leurs sourires tombent dans l’eau d’un baquet. Ecartées par la gêne, les fleurs se déprennent. Ils s’éloignent, chacun de son côté. Mais elle emporte dans son bouquet blanc et mauve une marguerite égarée. Et entre les tiges épineuses des roses rouges, une branche de lilas s’est glissée.
Prince Charmant 2.0
Il passerait la prendre à 20 h. Elle essayait de ne pas trop y penser. Assise sur son lit les jambes croisées – 19h. La respiration bloquée – elle pensait en apnée pour ne pas froisser sa robe. 19h02. Le cuir de ses bottes grinçait comme elle balançait les jambes, à peine, sans s’en rendre compte. 19h04. Elle avait envie d’un verre de vin, mais l’haleine ! Elle aurait toujours le temps de se relaver les dents. Elle ne bougea pas. Pourquoi 20 h ? Il serait repassé chez lui pour se changer. Prendre une douche, peut-être – il sentirait l’aftershave, et les mèches sur son front seraient encore humide. 19h05. Impossible ! Elle avait eu des pensées pour quatre minutes, au moins. Elle se mordit la lèvre et pensa aux traces de rouge à lèvres sur ses dents, puis qu’elle n’avait pas mis de rouge à lèvres et qu’il y en avait un tube dans la salle de bain, et elle ne bougea pas. Il avait neigé, la glace faisait sur le rebord de son balcon une petite bosse luisante, à la lumière de la veilleuse. Elle avait éteint toutes les lumières de l’appartement, pour n’avoir plus que son manteau à mettre. Sa fenêtre donnait sur la cour. Les autres appartements étaient éclairés. La nuit était très froide, l’air si coupant que les silhouettes se détachaient avec une netteté irréelle sur le carré de lumière jaune. Elle voyait distinctement la main de l’homme qui nouait, devant le miroir de sa chambre, une cravate à motifs sur une chemise à carreaux. Le pull devait être à rayures, et la demoiselle épileptique. A l’étage au-dessus la succession d’ambiance bleue, verte, rouge sur le plafond trahissait l’écran de télévision. Pas de Saint-Valentin pour cette vieille bique qui criait à sa fenêtre le dimanche à 7 heures du matin. Il était au moins la demie, cette fois ! Elle résista un peu à la tentation de vérifier en fixant ses bottes cirées. 19h37. Elle pouvait commencer à guetter son pas dans l’escalier. Un bruit de moteur pétarada dans la cour. Elle vit dans la pâle clarté lunaire ses genoux gainés de nylon crissant, le tissu élastique de sa robe tiré sur ses jambes, les poils hérissés de ses avant-bras nus, et sur le rebord du balcon le scintillement de la neige qui n’avait pas fondu. Le bougre ! Il était venu à moto.










