Ce matin, il avait fallu courir pour ne pas manquer la crèche. Acacia lui tournait autour dans l’ascenseur, les coudes au corps, ses petites mains battant l’air empesé de la cabine, moquette et acier trempé. « Arrête de courir, tu vas nous bloquer. » « Mais maman, je suis une abeille. Si je me pose, je te pique. » Elle avait mis le doigt sur la tête de l’abeille qui s’était débattue en bourdonnant rageusement. Main dans la main, elles avaient couru jusqu’à l’arrêt de bus. Une longue file de passagers y patientait, au pied d’un bus au ventre déjà plein. Il était trop tard pour trouver une station de métro ; Stephan aurait pris un taxi, qu’il aurait intercepté en sifflant entre ses doigts, mais Mary n’avait pas sa décontraction. Un taxi, c’était une dépense. Elles attendirent le bus suivant. Curieusement celui-là était vide. Acacia se précipita vers une banquette haute, se hissa sur le siège et balança ses bottes en caoutchouc violettes contre le rebord en plastique. « Calme-toi, Acacia, on n’en a plus pour longtemps. » Elle regarda par la fenêtre mais ne s’y retrouva pas dans le défilé des vitrines. Ce café, il était à quelques mètres de la crèche, elle en était presque sûre. Mais ce fleuriste… Et cette pharmacie ? Tout était semblable, et rien ne se ressemblait. Au carrefour elle chercha une plaque, un indice. Au lieu de prendre à gauche, le bus entra sur un rond-point et tourna autour d’une statue équestre. Acacia faisait des bonds sur son siège. « Je suis sur un cheval de bois ! Hue, hue ! » Il prit une petite rue étroite, puis une autre. Le pavé faisait trembler les vitres. Mary avait perdu tout sens de l’orientation, et incapable de retrouver le chemin de la crèche, y avait renoncé. Acacia ne posait pas de questions. Soudain les portes s’ouvrirent avec l’air d’attendre quelque chose. Elles descendirent dans le froid éphémère du matin. Au milieu d’une place, un homme défaisait les bâches de son manège. De l’autre côté de la place, une autre femme tenait son garçon par la main. Une troisième avec une poussette était assise sur un banc, les mains glissées entre les cuisses pour les réchauffer. Le ronronnement des voitures leur parvenait comme assourdi. Acacia courut jusqu’au manège découvert. Au moment de grimper sur la première marche, elle se retourna. Mary lui fit un petit signe de la main. Le petit garçon courut à son tour ; l’autre femme la regardait, lui semblait-il. Elle se frotta les avant-bras ; un coin de soleil venait frapper l’arrière-train d’un cheval de bois, se reflétait sur les dorures de la selle peinte. Il avait la bride sur le cou, et appelait son cavalier d’un long hennissement silencieux. S’il n’y avait pas eu cette femme… Mary balaya la place du regard. Elle était déserte. La femme était partie. Elle vit l’homme basculer le levier, et le manège s’ébranler doucement au-dessus du gravier. « Attendez ! » En deux bonds elle sauta sur l’estrade et enjamba un cheval. Devant elle, Acacia riait. « On fait la course ? » Elle se pencha sur la crinière échevelée de sa monture et se laissa emporter par la vitesse. « Au galop, au galop ! » La petite fille se retournait pour mieux la voir. « Tu ne peux pas m’attraper ! » Le vent poussait de gros nuages blancs lumieux par-dessus les toits, par-dessus les feuilles toutes neuves des marronniers. Le lent galop du cheval la soulevait de terre, l’y ramenait. Agrippée à la barre torsadée, Acacia se balançait de gauche à droite en remuant les lèvres. Ce devait être une de ces chansons que Mary lui avait inventées. « La petite coccinelle sur le dos de ta main s’en va en promenade. Elle emmène un pique-nique, la montée sera longue. Et hisse et oh et hisse… » Mary fredonnait. L’air en traversant ses lèvres les faisait vibrer, elle se les frotta avec sa manche, et puis se gratta le bout du nez. Oh, quelle matinée ! Dans une légère secousse, le manège s’était arrêté. Acacia tendit les bras pour qu’on l’aide à descendre. Ensemble, elles sautèrent les deux marches de l’estrade. Du carrosse qui les suivait, descendit le petit garçon, puis sa mère. De retour sur la terre ferme, celle-ci resserra sa queue de cheval et frotta son pantalon qui avait pris la poussière. Mary croisa son regard. « Allez viens, Acacia, on va faire le marché. »
texte Eugénie Rambaud






