Mary Go Round

Paris69

Ce matin, il avait fallu courir pour ne pas manquer la crèche. Acacia lui tournait autour dans l’ascenseur, les coudes au corps, ses petites mains battant l’air empesé de la cabine, moquette et acier trempé. « Arrête de courir, tu vas nous bloquer. » « Mais maman, je suis une abeille. Si je me pose, je te pique. » Elle avait mis le doigt sur la tête de l’abeille qui s’était débattue en bourdonnant rageusement. Main dans la main, elles avaient couru jusqu’à l’arrêt de bus. Une longue file de passagers y patientait, au pied d’un bus au ventre déjà plein. Il était trop tard pour trouver une station de métro ; Stephan aurait pris un taxi, qu’il aurait intercepté en sifflant entre ses doigts, mais Mary n’avait pas sa décontraction. Un taxi, c’était une dépense. Elles attendirent le bus suivant. Curieusement celui-là était vide. Acacia se précipita vers une banquette haute, se hissa sur le siège et balança ses bottes en caoutchouc violettes contre le rebord en plastique. « Calme-toi, Acacia, on n’en a plus pour longtemps. » Elle regarda par la fenêtre mais ne s’y retrouva pas dans le défilé des vitrines. Ce café, il était à quelques mètres de la crèche, elle en était presque sûre. Mais ce fleuriste… Et cette pharmacie ? Tout était semblable, et rien ne se ressemblait. Au carrefour elle chercha une plaque, un indice. Au lieu de prendre à gauche, le bus entra sur un rond-point et tourna autour d’une statue équestre. Acacia faisait des bonds sur son siège. « Je suis sur un cheval de bois ! Hue, hue ! » Il prit une petite rue étroite, puis une autre. Le pavé faisait trembler les vitres. Mary avait perdu tout sens de l’orientation, et incapable de retrouver le chemin de la crèche, y avait renoncé. Acacia ne posait pas de questions. Soudain les portes s’ouvrirent avec l’air d’attendre quelque chose. Elles descendirent dans le froid éphémère du matin. Au milieu d’une place, un homme défaisait les bâches de son manège. De l’autre côté de la place, une autre femme tenait son garçon par la main. Une troisième avec une poussette était assise sur un banc, les mains glissées entre les cuisses pour les réchauffer. Le ronronnement des voitures leur parvenait comme assourdi. Acacia courut jusqu’au manège découvert. Au moment de grimper sur la première marche, elle se retourna. Mary lui fit un petit signe de la main. Le petit garçon courut à son tour ; l’autre femme la regardait, lui semblait-il. Elle se frotta les avant-bras ; un coin de soleil venait frapper l’arrière-train d’un cheval de bois, se reflétait sur les dorures de la selle peinte. Il avait la bride sur le cou, et appelait son cavalier d’un long hennissement silencieux. S’il n’y avait pas eu cette femme… Mary balaya la place du regard.  Elle était déserte. La femme était partie. Elle vit l’homme basculer le levier, et le manège s’ébranler doucement au-dessus du gravier. « Attendez ! » En deux bonds elle sauta sur l’estrade et enjamba un cheval. Devant elle, Acacia riait. « On fait la course ? » Elle se pencha sur la crinière échevelée de sa monture et se laissa emporter par la vitesse. « Au galop, au galop ! » La petite fille se retournait pour mieux la voir. « Tu ne peux pas m’attraper ! » Le vent poussait de gros nuages blancs lumieux par-dessus les toits, par-dessus les feuilles toutes neuves des marronniers. Le lent galop du cheval la soulevait de terre, l’y ramenait. Agrippée à la barre torsadée, Acacia se balançait de gauche à droite en remuant les lèvres. Ce devait être une de ces chansons que Mary lui avait inventées. « La petite coccinelle sur le dos de ta main s’en va en promenade. Elle emmène un pique-nique, la montée sera longue. Et hisse et oh et hisse… » Mary fredonnait. L’air en traversant ses lèvres les faisait vibrer, elle se les frotta avec sa manche, et puis se gratta le bout du nez. Oh, quelle matinée ! Dans une légère secousse, le manège s’était arrêté. Acacia tendit les bras pour qu’on l’aide à descendre. Ensemble, elles sautèrent les deux marches de l’estrade. Du carrosse qui les suivait, descendit le petit garçon, puis sa mère. De retour sur la terre ferme, celle-ci resserra sa queue de cheval et frotta son pantalon qui avait pris la poussière. Mary croisa son regard. « Allez viens, Acacia, on va faire le marché. »

texte Eugénie Rambaud

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Small talks


         « Il fait un temps à rester derrière cette fenêtre toute la journée », se dit Amy en finissant son thé dans la lumière très blanche d’un beau matin d’hiver. La petite clochette de la porte d’entrée tinte. Louise s’installe avec un livre en attendant l’heure de son rendez-vous. « C’est la meilleure table » confie Denise à Marie-Hélène un peu plus tard en voyant les deux chaises libres inondées de soleil. « Nous sommes venues à la bonne heure » constate Marie-Hélène comme elles se fraient un chemin pour sortir. « Je n’aurais jamais cru qu’ils divorceraient. » Clara prête à  Sandrine une oreille distraite, dans le brouhaha de l’heure de pointe. « C’est ici qu’ils font les meilleurs scones de tout Paris. » Simon s’écarte poliment pour les laisser passer avant de prendre leur place. Il y a donc des gens qui boivent du thé toute la journée ? « Attendez, je vais débarrasser. » La serveuse fait disparaître le sandwich qu’il n’a pas terminé pendant que Lucinda sort son ordinateur. Dans le calme soudain revenu, une horloge sonne trois coups puis quatre. A peine assise sur la chaise encore chaude, Carole se perd si profondément dans sa rêverie qu’elle n’entend pas son téléphone sonner. « C’est à vous ? » Angélique la rattrape pour lui rendre son écharpe oubliée sur le dossier. Elle se promet de ne pas attendre plus d’une demi-heure, cette fois. Il fait tout à fait nuit maintenant, les reliefs d’un chocolat refroidi reposent dans le silence du salon de thé. Par la fenêtre la silhouette d’Amy s’encadre brièvement. Les lumières s’éteignent, une à une, remplacées par un rayon de lune sur la surface lisse de la table en noyer. 
texte Eugénie Rambaud
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Fausse piste


    J’étais entré dans le bistrot de la gare pour un café. Elle était juchée sur un tabouret de bar, dans une robe légère pour la saison, et à 8 h du matin tenait entre ses doigts un verre à vin, vide. Elle jouait avec le verre en jetant des coups d’œil à l’énorme pendule au-dessus de la porte battante. Je commandai et, tirant une cigarette que je n’allumai pas, suivais les mouvements de sa nuque sous les petits cheveux coupés court. Soudain elle se laissa glisser du tabouret, fit tomber une pièce sur le comptoir et prit la sortie sur la rue, découvrant à côté du verre une petite tasse à expresso. Je finis précipitamment mon café brûlant, fis signe au serveur que je revenais et poussai la porte battante. Sur le terre-plein, un bus refermait ses portes sur sa silhouette rendue imprécise par la vitre teintée. Derrière le bar, le serveur laconique essuyait le verre à vin.

texte Eugénie Rambaud
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Pluie d’été


L’averse avait précipité les passants sous les porches et dans les cafés qui bordent la place de l’Opéra. Elle gravissait les dernières marches du métro en regardant le ciel. Un type l’a bousculée en dévalant l’escalier, la tête couverte d’un journal qui déteignait sur le col de sa chemise. A la dernière marche, elle a déployé un parapluie noir et resserré sous son abri bras et jambes qu’une robe d’été ne couvrait pas. La brutalité de l’orage avait vidé les Grands Boulevards. L’eau rebondissait sur le bitume, mouillant ses orteils nus dans leurs escarpins bleus.

Surgissant du boulevard de l’Opéra, un cycliste est passé devant elle, lentement. Sa chemise blanche lui collait au corps. D’un geste machinal il a essuyé la pluie que ses cheveux faisaient couler dans ses yeux. Elle a suivi du regard la silhouette qui slalomait sous le rideau opaque. Un coup de tonnerre a déchiré le silence sur les boulevards déserts. Un petit chien sans collier, sorti du métro, s’est assis à ses pieds. Il pleuvait toujours.

texte Eugénie Rambaud

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La fugitive

« Lilas ? » On étouffe dans cette pièce. Au premier étage du musée, les fenêtres sont fermées. Où est passée Lilas ? Ça fait un moment qu’elle n’est plus à son bras, pesant de tout le poids de son ennui. Elle a gardé ses lunettes de soleil et s’approche dangereusement d’une statue pour en déchiffrer le nom. « On ne touche pas, mademoiselle ! » « Je ne touche pas, mais on n’y voit rien », marmonne-t-elle. Ses ballerines glissent sur le parquet avec un bruit feutré. « Fugit amor », lit-il sur l’étiquette.

« Par ici, s’il vous plaît. » La conférencière lui jette un regard absent et oriente les visiteurs vers la pièce voisine. Au rez-de-chaussée, pas de Lilas dans le vestibule désert. Pas de garde non plus. Il passe une paume rêveuse sur une cuisse de femme, lisse et fraîche, un petit pied qui tient en entier dans sa main. Lilas à la porte du jardin fait claquer sa robe dans un courant d’air. Il s’avance sans qu’elle l’entende. Le vent court sur sa nuque docile de jeune fille, ses épaules fines, son dos nu. De sa main ballante s’échappe un foulard oublié. Et son visage paisible comme une eau dormante se trouble d’une rougeur dont elle gardera l’équivoque secret.


texte Eugénie Rambaud
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Gracile


Elle a choisi la robe pour la ligne que, de la nuque aux épaules et le long des bras, elle dénude, et frissonne dans l’air du soir. Elle songe au chemin à faire pour rentrer. Les yeux fixés sur le visage aux cils baissés, elle sent que son corps se détache, se creuse ; mais la nuque est droite. Et comme les épaules s’écartent, la hanche frémit. De la main il effleure son poignet, l’ourlet de sa robe. Sous l’indolence, un vertige. Elle soupire, sourit, hausse les épaules, captive et désinvolte. Et la nuit s’achèvera, indigo nacré, dans la chute soyeuse d’un morceau de tissu rouge au pied du canapé.


texte Eugénie Rambaud

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