En feuilletant mon carnet de croquis, San Francisco, février 2013.
Depuis le matin elle se repassait la liste des choses qu’elle ne devait pas oublier. Fermer le gaz et l’électricité. Vider et éteindre le frigidaire. Les plantes ? La voisine avait les clés, jusqu’à ce que son locataire arrive au début du mois prochain. Fermer toutes les fenêtres. Vérifier une dernière fois que les placards sont vides, et les tiroirs, et derrière les meubles, on n’imagine pas ce qu’on peut laisser de soi derrière un meuble. En tirant sa valise sur le palier, elle se souvint de la cachette qu’elle avait découverte en arrivant dans l’appartement. Un carreau descellé dans la baignoire. Elle avait glissé la main sans y croire, jusqu’à ce qu’elle devine sous ses doigts tâtonnants le coin d’une boîte en fer. Une émotion ancienne lui avait étreint le coeur, vieille comme un monde perdu, le jardin de l’enfance refugié dans les replis du réel, sous les haies, dans les cages d’escalier, derrière les carreaux branlants d’une baignoire. Maintenant qu’elle quittait l’appartement, elle se sentait investie d’une mission. Elle avait prévenu son locataire au téléphone. « Vous verrez, ce studio a des secrets. » C’était sa façon à elle de faire durer l’enchantement.
Dans le taxi elle reprit sa litanie. Le gaz, l’électricité, le frigidaire. Par un miracle indigne de son étourderie, elle avait même pensé à résilier son abonnement internet. Les clés de la cave ?… La voiture roulait lentement dans les petites rues pavées. Elle se l’était pourtant interdit, mais ne put s’empêcher de se dire, avec une nostalgie de circonstances, qu’elle ne savait pas quand elle reviendrait. Le taxi s’était engagé sur les grands boulevards, sous ses yeux défilait la façade des immeubles haussmanniens, effilés aux angles des rues comme l’avant de navires pointés vers un impossible ailleurs. Le « never more » faisait partie du voyage. Elle avait promis de rentrer au moins pour les fêtes, mais cela, elle ne le pensa pas. Lorsque l’anneau du périphérique déchira la trame serrée des rues et que l’horizon s’aplanit sous les roues du véhicule roulant vers l’est, ses préoccupations s’élargirent aux dimensions des heures prochaines : passeport, billet, monnaie étrangère, qu’avait-elle fait de son chargeur de téléphone ? Et sa nouvelle adresse, pour les papiers de l’immigration ? Le moteur ronronnait doucement dans l’habitacle de cuir. Un petit sapin odorant se balançait au rétroviseur. Elle bascula dans une torpeur vaguement nauséeuse, la rétine imprimée par le paysage vert et gris de la campagne urbaine. L’ennui la visita sournoisement, l’attente en perspective, avait-elle choisi le bon livre pour tuer le temps ? Elle se représenta la maison de la presse où elle trouverait peut-être un roman policier, plus adapté que son essai sur l’art du paysage. « Quel terminal ? » demanda soudain le chauffeur en la regardant dans le rétroviseur. L’excitation afflua d’un coup. « Euh, je ne sais pas, attendez… » Elle fouilla fébrilement dans son sac. « Où allez-vous ? » s’impatienta l’homme qui voyait approcher l’embranchement. « New York. New York », et elle ne put se retenir d’ajouter : « pour commencer. »
Après tous ces mois de préparatifs, la somme de petites choses à accomplir qui lui avait paru insurmontable, la sensation d’engluement qui l’avait laissée le soir découragée, convaincue qu’elle ne partirait jamais, se retrouver dans la queue d’enregistrement d’un vol pour New York tenait de l’irréel, et il lui sembla que tout était allé très vite, qu’elle n’avait eu le temps de se préparer à rien. Le tapis roulant entraîna ses deux valises sous le rideau de plastique ; elle se retrouva les mains libres, désoeuvrée au milieu de l’aéroport Charles de Gaulle, ce jeudi 4 octobre 2012, 8h37. Elle enregistra machinalement les coordonnées du jour, et se les répéta pour empêcher son esprit de tourner à vide autour des choses qui lui restait à faire… mais il ne lui restait rien à faire. Elle s’approcha d’une paroi vitrée qui donnait sur le tarmac. C’en était fini de Paris. Sous ses paupières le passé s’estompa, comme le reflet d’un avion sur le mur de verre. L’engin prit lourdement son envol dans un rugissement de fin du monde et s’éleva vers le ciel gris. Bientôt son ventre blanc se perdit dans les nuages. Elle tapota du bout des doigts sur la vitre, le regard vide. Ca y est, elle était partie.
texte Eugénie Rambaud
Ils étaient quelques-uns autour d’une table. Les demis de Leffe vides s’alignaient sur le rebord vermoulu, dans l’attente d’un serveur qui ne viendrait pas. Assise juste derrière eux, elle les entendait sans y prendre garde, le regard errant sur la surface agitée de la Seine. Un type aux cheveux frisés qui lui tournait le dos demanda, en posant le menton sur sa main : « Et vous, vous partez pour les vacances ? » Le roulis de la péniche accompagna le court silence qui suivit sa question. « Madagascar ! » s’écria l’un. « La Bretagne », dit un autre. « St Raphaël, comme d’habitude », soupira un troisième en remuant le fond de sa bière. « Et toi, Manuel ? » Ils s’étaient tournés vers un garçon aux cheveux noirs et aux joues recouvertes d’une barbe fine. « Moi ? » dit Manuel. « Je ne pars pas. » Le soleil finissait de disparaître derrière les tours de la Grande bibliothèque. Elle qui ne partait pas non plus, songea qu’il suffirait de dénouer l’amarre du bateau et de regarder s’éloigner, à travers le feuillage touffu de la péniche El Alamein, les quais de Paris. Le passage d’une barge accentua le tangage. Les ferronneries grincèrent et cliquetèrent. Manuel se leva. « Vous reprenez quelque chose ? » Lorsqu’il longea sa table, elle eut pour lui un sourire qu’elle laissa glisser, entre les fleurs de géranium, au fond de l’eau.
texte Eugénie Rambaud
Lucie défit le cadenas qui entravait sa roue. Si tôt le matin, elle était seule dans la rue. On entendait quelque part le frottement d’un balais dans une cour. Comme elle donnait le premier coup de pédale, sa concierge sortit à petits pas pressés, la semelle de ses chaussons traînant sur le trottoir. « Bonjour ! » lança Lucie en se retournant sur la selle. La vieille femme hocha la tête et, serrant le col de sa robe de chambre, tira la grosse poubelle verte à l’intérieur de l’immeuble. Le macadam était mouillé. Lucie dépassa la petite voiture de la mairie en klaxonnant. Le jet d’eau balaya ses roues, lui éclaboussant les chevilles. « Pardon mademoiselle ! » L’homme leva la main en souriant. Au bout de la rue, elle prit un virage serré et entama la grande descente vers la Seine. Devant les devantures closes de la rue de Belleville, les passants passaient, rares et pressés. Le vent de la vitesse soulevait le coin de sa jupe. Quai de Valmy, un homme fumait une cigarette en regardant le canal, son chien assis à ses pieds. Elle se glissa dans la circulation place de la République en jouant de la sonnette et du frein. Debout sur les pédales, elle suivait les scooters qui lui ouvraient un chemin entre les voitures embouteillées. Elle se rassit sur sa selle en soupirant, rue de Turbigo. Des enfants peinant sous des cartables traversaient en se tenant par la main. Il y avait au croisement de la rue des Graviliers une odeur de croissant chaud. Le bourdonnement des moteurs grondait au bout de la rue du Renard. Elle traversa la place de l’Hôtel de Ville et dévala la rampe pavée qui menait à la Seine. Le soleil était tout à fait levé maintenant, et faisait miroiter l’eau frémissante. La rumeur de la ville montait au-dessus de sa tête, dans un ciel limpide que la chaleur commençait à voiler. Un vent léger agitait les feuilles des bouleaux. Sous ses roues, un vol de pigeons s’éleva précipitamment du quai pour s’y redéposer tandis qu’elle s’éloignait, la sonnette tintinnabulant sur le pavé.
Emile essuyait les verres derrière le comptoir. Il surveillait du coin de l’oeil, en tournant son chiffon, l’état d’avancement des différentes tables. La 2, mi-dessert, bientôt le café et l’addition. A la 7, les verres sont vides, elle n’a pas fini son canard. La 4 ils viennent d’arriver, ça papote au-dessus des cartes étalées, ça prend son temps. Samedi soir… A la 5 en revanche, les menus sont fermés sur les assiettes. Il aligna le dernier verre sur l’étagère et sortit son carnet de commandes. « Messieurs-dames, je vous écoute. » Sa belle voix forte amena un sourire sur les lèvres des deux femmes. Au passage il ramassa les verres de la 7. « On s’arrête là ? » Il s’était penché légèrement vers l’homme, qui se recula instinctivement. « Oui… Non… Qu’est-ce que vous avez comme vin au verre ? » Emile se lança dans une longue énumération.
Il attendait le verdict lorsqu’il les remarqua pour la première fois. Devant la vitrine du restaurant, ils regardaient la carte en se tenant par la main. Ils restèrent un bon moment, immobiles, les yeux rivés sur la liste des entrées-plats-desserts – œufs en meurette, escargots de Bourgogne, pièce du boucher, filet de bar aux petits légumes, et la Tatin du jour, pomme cannelle avec sa boule de glace vanille… Emile la connaissait par coeur, dans l’ordre et dans le désordre. La fille finit par lever le visage vers son compagnon. Ils se sourirent et s’éloignant, elle se glissa sous son bras. « J’ai choisi… » répéta le client. Emile leva un sourcil. « Un verre de Bourgogne aligoté, c’est parti. » Il débarrassa la table de la 2 qui venait de se libérer. Un peu isolée, comme ça dans l’angle, près de la vitre ça ferait une jolie table pour des amoureux… Tiens, justement, les voilà revenus. Bras dessus bras dessous, cette fois ils se parlent. Elle commente, le doigt sur le menu. Il secoue la tête. Non ? Il ne doit pas aimer les escargots. Il veut entrer tout de même, pour lui faire plaisir, elle ne veut pas et le retient par son pull. « S’il vous plaît ! » La clochette tinte dans les cuisines. Tu rêves, garçon, le service ne va pas se faire tout seul. Au turbin !
Le rush est passé, Emile époussette une table en attendant que la 4 demande l’addition. La 2 n’a pas retrouvé preneur, la bougie se consume doucement devant la vitre noircie par la nuit. Soudain Emile se redresse. Sur le banc, devant la colonne Morris, est-ce qu’ils ne sont pas là, assis ? Elle a la main sur son genou, il est appuyé contre le dossier et la regarde. De temps en temps il jette un oeil à la vitrine du Bouchon lyonnais. Le serveur est entrain de ranger les tables, leurs regards se croisent. Simon bascule la tête vers les étoiles et sourit.
Une chose est sûre, ces deux-là ne mangeront pas ce soir. Mais ce n’était pas très important.